Eve de Mankiewickz vs Showgirls de Paul Verhoeven

Showgirls est un film de Paul Verhoeven inspiré d’Eve, de Mankiewicz. Je connais le second depuis toujours et ai découvert le premier lundi soir avec un étonnement qui me donne envie d’en parler ( je vais raconter les intrigues, mais ces films ne sont pas vraiment basé sur les surprises et les coups de théâtre, donc je pense que ce n’est pas très gênant.).

Eve (All about Eve) du très distingué Joseph L. Mankiewicz, est un classique du cinéma entre les classiques du cinéma : c’est notamment le second des deux films d’affilée pour lesquels le réalisateur-scénariste a obtenu à la fois l’Oscar du meilleur scénario et celui du meilleur réalisateur, plus celui du meilleur film, face à Sunset Boulevard de Billy Wilder, autre grand classique tout ce qu’il y a de plus légendaire. Bref un film éminemment respectable

La seule personne sur l’image de gauche à n’avoir reçu aucun Oscar de sa carrière est la blonde, au milieu : il s’agit de la jeune Marilyn Monroe, dans l’un de ses tout premiers rôles. A droite, joseph L. et les deux Oscars qu’il reçut cette année-là.

Ce film raconte l’histoire de Margot Channing, incarnée en toute simplicité par Bette Davis, qui joue quasiment son propre rôle, celui d’une actrice de théâtre au sommet de sa gloire mais qui se sent rattrapée par l’âge. Eve est une jeune admiratrice qui, petit à petit, en manipulant adroitement les personnages chacun à leur tour, finira par prendre sa place. Ce film est un modèle de raffinement d’élégance : une mise en scène sobre met en valeur des dialogues sophistiqués, les acteurs sont brillants, et les rapports entre les personnages sont traités avec une extrême finesse – même si aujourd’hui, presque 70 ans plus tard, certains passages semblent assez misogynes, en particulier, le rôle de la diabolique Eve. Enfin peu importe, le film vaut principalement pour celui de Margot, extrêmement réussi, et la performance de Bette Davis, qui suffisent à en faire un chef-d’oeuvre.

Enfin si, ça importe un peu, quand même, c’est embêtant cette différence de traitement : d’un côté nous avons Margot, qui est actrice depuis toujours (depuis l’âge de 4 ans nous dit-on), qui a sans doute beaucoup de talent mais aussi peut-être une vie un peu facile, apparemment elle n’a pas beaucoup galéré dans sa carrière et elle semble bien installée depuis toujours dans son microcosme New-Yorkais un peu aristocratique. C’est elle l’héroïne, elle qu’on suit, à elle qu’on s’attache, et son personnage et ses proches sont décrits avec toutes les nuances et toute la précision possible.

Et puis de l’autre côté il y a Eve, la misérable sortie de nulle part, dont le personnage est traité sans aucune nuance ni empathie, c’est juste « la méchante », qui ne fait rien d’autre que mentir et tricher. Il y ici, dans ce film, si raffiné, si précisément écrit, si ostensiblement intelligent, une vraie injustice (même si je note quand même que ce rôle a valu à Anne Baxter le second Oscar de sa carrière).

à gauche, une sortie au restau dans Eve, à droite une sortie restau dans Showgirls

Si vous avez vu Showgirls vous aurez compris où je veux en venir : Showgirls est tout le contraire de ce classique respectable, ses décors sont aussi clinquants que ceux d’Eve sont sobres, ses dialogues sont aussi grossiers que ceux d’Eve sont raffinés, il parle de strip-tease au lieu de théâtre, bref il est aussi vulgaire qu’Eve est élégant. Mais surtout, si Mankiewicz se focalise sur le personnage de la star, Verhoeven, lui, s’intéresse au personnage d’Eve, renommée Nomi pour l’occasion, et prend sa défense en imaginant son parcours cahotique (1)

Que sait-on vraiment du personnage d’Eve de Mankiewicz? elle ment tout le temps et il n’y a que deux brefs moments où on entrevoit sa vraie personnalité : un premier où lui échappe un commentaire sur la célébrité et le sentiment d’être aimé qui à ses yeux n’ont pas de prix, et un deuxième à la fin quand elle se trouve elle-même piégée par le critique joué par George Sanders. (Il a découvert le secret d’Eve : elle a menti en disant avoir été mariée à un soldat mort à la guerre, et elle est venue à New-York grâce à de l’argent que lui a donné une femme qui ne voulait plus qu’elle voie son mari. Bigre, quelle traînée! Si cette histoire suffisait apparemment à choquer le spectateur de 1950, il me semble que celui de 2018 aurait besoin de quelques précisions supplémentaires avant de s’offusquer.), et on sait aussi, bien sûr, qu’elle est pauvre. C’est un peu court.

Nomi, l’Eve de Verhoeven donc, est, elle, présentée comme nettement plus complexe et haute en couleurs : dès le début du film on la voit faire de l’auto-stop, dégainer un couteau, jouer et se faire voler sa valise. On voit aussi qu’elle vit au jour le jour, qu’elle ne semble pas avoir vraiment de but à part survivre. Certes, on la voit fascinée par  la célébrité, mais aussi très susceptible et capable de renoncer une chance de réussite à la première humiliation. Elle paraît bien trop impulsive pour planifier ses actions comme le ferait Eve, et on la voit aussi refuser nerveusement la drogue ou le sexe, surtout quand on lui offre de l’argent ou un service en échange.

A gauche, Margot salue son public. a droite, Cristal salue son public.

En réalité ici ce sont plutôt les puissants, Cristal et Zack, les équivalents pour Eve de Margot et son metteur en scène, qui, attirés par sa beauté et/ou son talent tentent de la manipuler. Quant elle finit par remplacer Cristal sur scène, c’est par une suite d’événements dont elle profite sans les avoir vraiment contrôlés. C’est Cristal qui l’a fait embaucher dans son spectacle (pour la séduire, mais sans succès), puis elle finit par coucher, sans arrière-pensée, avec Zack. Ce dernier, sans doute dans l’espoir qu’elle reste avec lui, lui fait passer l’audition pour devenir la doublure de Cristal. Par la suite Cristal est si odieuse avec elle que, sous une impulsion, Nomi finit, sans être vue, par la pousser dans les escaliers. Nomi étant sa doublure, elle devient star à la place de Cristal pendant que cette dernière se remet à l’hôpital.

En acceptant l’audition après avoir couché avec Zack, Nomi avait conscience d’avoir franchi une limite qu’elle s’interdisait depuis le début de l’histoire, et on la sentait déjà un peu honteuse. Une fois qu’elle a poussé Cristal dans l’escalier, elle peine à affronter le regard accusateur de Molly, sa colocataire et amie.

Et là, à peu près au même moment, Zack découvre qu’elle n’a, non pas été payée pour quitter sa ville comme Eve, mais vécu de drogue et de prostitution depuis que, quand elle était enfant, son père a tué sa mère, et elle-même découvre que son nouveau milieu peut couvrir des crimes, pas seulement les siens, mais aussi ceux d’un chanteur célèbre qui bat et viole une admiratrices de temps en temps. Bref elle comprend que ce milieu ne vaut pas mieux que celui d’où elle vient (en cela elle diverge complètement d’Eve, pour rejoindre une autre héroïne de Mankiewicz, Ava Gardner dans la Comtesse aux pieds nus, film qui finit encore différemment.), et le quitte brutalement.

A gauche, Eve reçoit sa récompense, à droite, Nomi reçoit la sienne

La comparaison entre ces deux films mériterait d’être poussée beaucoup plus loin, je suppose d’ailleurs que d’autres s’en sont chargés depuis longtemps puisque Verhoeven a toujours revendiqué s’être inspiré d’Eve. Rien que sur l’aspect visuel il doit y avoir des quantités de choses assez drôles à observer en confrontant les scènes, sur les dialogues, aussi.

Sans doute aussi il faudrait parler du féminisme toujours un peu équivoque de Verhoeven, car oui, Showgirls est sans doute construit à partir d’intentions féministes, on y voit entre autres Nomi coucher avec qui elle veut, refuser de coucher avec qui elle ne veut pas, et on y dénonce, 20 ans avant #metoo, l’impunité dont peuvent bénéficier les violences sexistes commises par une célébrité. En revanche certaines de scènes ressemblent bien trop à des fantasmes machistes pour être honnêtes (2).

Il faudrait aussi parler de rapports de classes, car cette histoire que Mankiewicz nous raconte vue d’en haut, du point de vue de la star-aristocrate qui craint d’être destituée, et que Verhoeven nous raconte d’en bas, du point de vue de la jeune strip-teaseuse qui ne sait pas bien prononcer « Versace » et à qui il faut expliquer ce que c’est que Sup de Co, cette histoire s’appelle la lutte des classe.

A gauche, les trois personnes sur cette image ont été primées aux Razzies Awards. A droite Verhoeven prononce un discours à la cérémonie des Razzie Awards en recevant le sien, devant les organisateurs qui se prosternent devant l’humour du maître.

Showgirls étant une sorte d’anti-Eve il n’est finalement pas tellement étonnant qu’il ait reçu l’accueil inverse, qu’il ait été un des films les plus méprisés de son temps, et notamment multiprimé aux Razzie Awards, cette parodie des Oscars qui récompense les pires films de l’année.

Pour finir, pour ceux qui ne les connaissent pas et voudraient les découvrir, je voudrais recommander quelques films de Mankiewicz. Souvent ses films ont un peu vieilli car le jeu des acteurs, la musique, et la place des femmes ont un peu évolué ces 70 dernières années, mais je les aime bien quand même :

Le Limier (Sleuth), avec Laurence Olivier et Michael Caine est son dernier film et sans doute le plus célèbre aujourd’hui.

Chaînes conjugales (A Letter to three Wives) avec Kirk Douglas n’est pas celui qui a le mieux vieilli du point de vue des moeurs, mais sa structure a probablement inspiré les séries Desperate Housewives et Big Little Lies.

L’Affaire Cicéron (Five Fingers), avec James Mason et Danièle Darrieux, d’après une incroyable mais très authentique histoire d’espionnage, est mon préféré.

L’aventure Mme Muir (the Ghost and Mrs Muir) avec Gene Tierney et Rex Harrisson n’est pas mon préféré parce que le réalisateur n’a pas écrit le scénario, et que donc le ton est assez différent, mais souvent mes amis l’aiment bien.

(1) Je connais au moins une autre œuvre qui en relit une autre cette manière et je vous la recommande : Milady de Winter, la bande dessinée d’Agnès Maupré, qui comme son nom l’indique, montre les Trois Mousquetaires du point de vue de Milady, un personnage à peine différent d’Eve à vrai dire.

(2) mais c’est peut-être un écueil difficile à éviter. Moi-même, en voulant corriger la misogynie de Wilde dans ma version de Dorian Gray, je me suis retrouvé à dessiner des scènes aussi équivoques. Enfin chez Verhoeven on retrouve très souvent ce genre de scène.

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