Dix chansons de 2017

Qui écoute encore des albums en 2017 ? Beaucoup de personnes, apparemment, à en croire l’augmentation des ventes de vinyles, dernier retournement d’un marché du disque qui ne finit pas de nous étonner. Pourtant, j’éviterai de proposer ici un top albums mais, à la place, je vais me contenter de lister dix chansons qui m’ont particulièrement enthousiasmées l’année passée, dix « pépites » – LE mot de l’année dans la presse musicale – parmi des dizaines d’autres.

10. Chelsea Wolfe – « Vex »

Sur ses trois premiers albums, l’Américaine Chelsea Wolfe avait mélangé blues gothique rugueux gothique à la PJ Harvey et références à des musiques plus extrêmes, doom et post-hardcore, notamment. Sur Hiss Spun, elle s’engouffre sans retenue dans un son plus sombre et intense, ici magnifié par l’intervention d’Aaron Turner (ex-Isis), particulièrement en voix.

Extrait de Hiss Spun (2017.

9. N.E.R.D. – « Lemon »

Je n’attendais rien d’un nouvel album de Pharrell Williams et Chad Hugo et, pourtant ce single est une belle surprise qui rappelle les plus grandes heures de Neptunes, dont on retrouve toutes les qualités : beats minimalistes, mélodie squelettique et production ciselée comme de la dentelle. Le featuring de Rihanna rappant avec un flow impressionnant n’est que la cerise sur le gateau. L’album n’arrivera sans doute pas à maintenir ce niveau tout le long – les deux autres morceaux qui ont été diffusés me le font craindre – mais un aussi bon titre ne se refuse pas.

Extrait de NO_ONE REALLY DIES (2017).

8. Kendrick Lamar – « HUMBLE. »

Album de l’année 2017 – du moins pour moi, DAMN. est un disque dont il est difficile de ne retenir qu’un extrait. Conçu comme un cycle de chansons dont les textes se répondent, moins foisonnant que l’imposant To Pimp a Butterfly, DAMN. alterne réflexions politiques et sociétales à l’instar de son prédécesseur et rumination introspective sur le rôle du rappeur dans l’Amérique de Trump. L’album distille une sorte de noirceur fatiguée et le single HUMBLE. avec son refrain entêtant « Sit down / Be humble » s’intègre parfaitement à cette ambiance.

Extrait de DAMN. (2017).

7. St Vincent – « Happy Birthday, Johnny »

Aux côtés de ses morceaux disco-funk robotiques à la Prince, Annie Clark sait aussi placer deux ou trois chialades. « New York », « Slow Disco » ou « Smoking Section » sont trois des morceaux les plus étonnants de son dernier album MASSeduction. Mais c’est « Happy Birthday, Johnny », troisième (et dernier ?) épisode d’une série commencée avec « Marry Me » et « Prince Johnny » qui frappe le plus par l’émotion brute qu’il suscite. Il est rare d’entendre des traces d’Americana chez St. Vincent et ici c’est le cas avec la présence d’un lap steel.

Extrait de MASSeduction (2017).

6. The Clientele – « Everyone you meet »

The Clientele écrit un peu toujours le morceau, mais c’est un excellent morceau. Leur dernier album, Music for the Age of Miracles ne déroge pas à la règle. Encore plus cotonneux qu’à l’accoutumée, le groupe, désormais réduit à un trio, poursuit son bonhomme de chemin : une musique qui doit autant au Velvet (celui du troisième album) qu’aux Kinks ou à Motown.

Extrait de Music for the Age of Miracles (2017).

5. Converge –  « A Single Tear »

La dernière fois que Jacob Bannon m’avait fait dresser les poils comme jamais, c’était pour « All we Love we Leave Behind », un morceau qui parlait de la mort de son chien. Ici, il semblerait bien que ce qui tire des hurlements désarmants au chanteur de Converge soit plutôt une bonne nouvelle, une naissance. « When I held you for the first time / I knew I had to survive » scande-t-il dans l’un des passages les plus déchirants d’un morceau construit comme une pièce montée pleine de surprise. Ben Koller, Kurt Ballou et Nate Newton, qui l’accompagnent, n’ont rien perdu de leur puissance et de leur cohérence malgré leurs cinq années d’absence discographique. Le son est le plus clair jamais produit sur un disque de Converge et le résultat, loin de rendre le groupe plus docile, le magnifie.

Extrait de The Dusk in Us (2017).

4. Charlotte Gainsbourg – « Deadly Valentine »

Dire que je n’attendais rien de Charlotte Gainsbourg serait inexact. Son dernier album, IRM, était même assez bon mais il donnait l’impression que l’artiste cherchait encore sa voie, se reposant sur des metteurs en son comme Beck qui prêtaient trop allégeance  à la musique de son père. Rest, à l’inverse, est totalement paradoxal : les références à Serge Gainsbourg sont plus importantes que jamais – on retrouve les mélodies piquées qu’il piquait allègrement à Chopin, les voix sont plus diaphanes que jamais – et, du point de vue des textes, majoritairement en français, elle revisite enfin l’histoire familiale. Pourtant, c’est aussi le premier de ses disques où on la sent réellement aux commandes. « Deadly Valentine » tranche quelque peu avec le reste du disque, en anglais et avec une esthétique French Touch assumée élaborée par SebastiAn. Le clip magnifie cette chanson qui s’inspire des voeux échangés lors du mariage. Parmi les couples de tous âges du clip, on y trouve Devonté Hynes (Lightspeed Champion, Blood Orange) dansant avec Charlotte. Le résultat est tout ce qui fait de la France l’un des pays majeurs de la pop depuis cinquante ans et l’influent webzine Pitchfork ne s’y est pas trompé en attribuant un 8.7 au disque.

Extrait de Rest (2017).

3. The War on Drugs – « Thinking of a Place »

L’album A Deeper Understanding aurait dû être mon disque préféré de 2017. Du moins, est-ce ce que j’ai pensé à la première écoute cet été. Le problème c’est que Lost in the Dream était celui de 2014 et même peut-être mon disque préféré des quinze dernière années (je l’ai déjà dit ici). L’idée qu’Adam Granduciel puisse faire mieux que ce chef d’oeuvre m’aurait presque ennuyé. Et ce n’est pas encore le cas car si A Deeper Understanding a une production plus fouillée et claire que son prédécesseur, il ne représente pas une grande révolution par rapport à celui-ci, voguant globalement dans les mêmes eaux mélancoliques. L’album avait été annoncé par un superbe single au printemps et six mois plus tard, force est de constater que cette ballade de onze minutes tient toujours autant la route, le genre de morceau qu’on a envie de réécouter aussitôt terminé.

Extrait de A Deeper Understanding (2017).

2. La Féline – « Séparés (Si nous étions jamais) »

Rest n’est pourtant que mon deuxième album français préféré de 2017. Le premier est Triomphe de La Féline, groupe fondé par Agnès Gayraud, chanteuse-auteure-compositrice qui cherche depuis maintenant une bonne dizaine d’années à mêler la pop mélodique et minimaliste de They Might Be Giant à la chanson d’Anne Sylvestre, en passant par les excentricités de Fever Ray. Ce grand écart n’a jamais autant fonctionné que sur le deuxième album du groupe, mis en son, comme le premier, par le collaborateur de toujours Xavier Thiry, à qui on doit aussi le premier album de Fishbach – je vous laisse voir s’il faut l’en remercier ! Sur l’album précédent, Agnès projetait sur le sillon ses blessures familiales – un père absent, notamment. Sur le second, elle opte pour des textes moins limpides, faisant parfois penser à des récits d’heroic fantasy. C’est pourtant lorsqu’elle revient à des préoccupations plus terrestres qu’elle m’émeut le plus et « Séparés (Si nous étions jamais) » est sûrement la chanson d’amour la plus directe et la plus simple que vous entendrez cette année. Ne vous fiez pas aux apparences, ces chansons sont les plus difficiles à écrire et celle-ci valait bien un Triomphe.

Extrait de Triomphe (2017).

1. Radiohead – « Man of War »

La réalité c’est que le meilleur morceau de 2017 a été enregistré en 1997. Radiohead aurait écarté un certain nombre de chansons d’Ok Computer afin de ne pas revivre le succès traumatisant de « Creep ». Dans la bouche d’à peu près n’importe quel autre groupe, ce serait vu comme un acte méprisant mais chez eux, ça passe totalement. Et l’on comprend en effet qu’avec des morceaux tels que « Man of War » ou « I Promise », le groupe aurait donné l’impression de chercher à reproduire le rock lyrique abrasif de son disque précédent, The Bends, et que cela aurait certainement perturbé le flow de l’album. N’empêche, quelle chanson !

Extrait de OKNOTOK (2017).

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