Lift To Experience – the Texas-Jerusalem Crossroads (Réédition – 2017)

J’ai écouté l’original un nombre incalculable de fois. « The Texas-Jerusalem Crossroads » fait partie de ces disques cités précipitamment lorsque surgit dans la conversation la question de tous les temps, ou celle de l’île déserte. Et ça ne dit réellement rien, ou ça dit mal, sur ce que je ressens à son égard. Mon attachement est verrouillé par une admiration sans mesure, et cette admiration est sublimée par la confusion qu’elle suscite, et cette confusion donne, paradoxalement, du sens aux choses que j’aime, et les choses que j’aime m’aident à vivre, et « The Texas-Jerusalem Crossroads » m’aide à vivre. Tout simplement.

Aujourd’hui, sortie du néant, une nouvelle mouture fait surface, draguant dans son sillage un cortège de commentaires et de points de vue plus ou moins éclairés, illustrés par des généalogies maladroites et à la fin, toujours, cette catégorisation marchande aussi inutile que salissante. Il ne saurait pourtant être question, ici, de limiter un album aussi singulier à un cercle de modèles, qu’ils soient shoegaze, bibliques ou autres, sans en édulcorer la portée. Il ne saurait non plus être question de revenir sur l’histoire « officielle » du groupe, sur son retour, sur ses débuts, et sur tout ce qui s’est passé entre les deux, sans se rendre coupable de panurgisme. Ce dont il est question a trait à l’évolution de la musique de Lift to Experience, à l’orée de ce mix nouveau – as god intended – compte tenu de la quinzaine d’années passées à vivre avec cette musique et à entretenir avec elle une intimité rare qui vaut bien, en cette heure de retrouvailles, de faire une mise au point.

En premier lieu il convient de se pencher sur la nature même qui définit un disque, du choix qui est fait par un artiste quant au son et à la couleur qu’il souhaite ou qu’il peut donner à son œuvre, et quelle forme va prendre son intention, son travail, son rêve. Dès lors, dans l’arène, entrent les producteurs et les ingénieurs du son, avec leur matériel d’enregistrement plus ou moins sophistiqué (vintage ou bien…), des consoles de mixage, des micros, des vis, du feutre, des centaines de guitares et des milliers de pédales pour des millions d’effets. Les points d’interrogations se multiplient comme des étoiles impossibles à dénombrer. A la fin, un coup de hachoir. L’artiste doit choisir, vivre avec ses choix, et se dessiner des regrets comme des tatouages. Mais comme une œuvre n’est jamais terminée et que l’époque est au révisionnisme, pourquoi ne pas simplement tout recommencer, lorsque le résultat ne répond pas à nos attentes ? Pour une guitare trop lointaine, ou une batterie un peu sourde, ne serait-il pas envisageable de repeindre les grottes de Lascaux par les minotaures grotesques de Pablo Picasso ? Josh Pearson et ses séides ont tranché favorablement envers cette mise à jour fondamentalement transgressive. Seize ans après le premier service, ils ont confié le soin à Matt Pence de foutre un peu de viagra dans les basses, de prendre les choses en main en ravalant les pommettes et en lissant le contour des yeux. Quoique ravaler et lisser ne soient peut-être pas les bons mots. Le résultat est plus radical que ce qu’ils sous-entendent. Il s’agit d’un travail de chirurgie plastique plutôt que d’un simple rajeunissement de la frimousse (…). Toutes les bandes ont été déterrées et dépoussiérées après qu’on les ait crues définitivement perdues. La structure a été démontée puis rassemblée afin que les courbes témoignent d’une vigueur qui leur manquait la première fois. Josh Pearson a enregistré des nouveaux chœurs pour la sublime « Down Came the Angels » de même qu’il a rejoué la guitare de « Waiting to Hit » et ce n’est que la partie machin de l’iceberg. Car enfin il ne s’agit pas d’un simple remix de maison de disque, façon : « je te revends le disque que tu as déjà acheté avec un autocollant « remastered » collé dessus ». Non, c’est bien davantage. Jamais, jusqu’alors, je n’avais été témoin d’une résurrection aussi drastique d’un album que je connais par cœur. Les premières écoutes m’ont laissé le goût étrange d’être dépossédé d’un des arcs de ma vie. Un peu comme si j’étais entré dans un de ces mondes parallèles, presque identique au nôtre, dont les scénaristes de comics abusent pour justifier une (re)appropriation ou une réactualisation de l’histoire qu’ils racontent vendent. Le temps passé à méditer cette musique s’évapore sous la lumière de cette nouvelle vision, toute brillante et chromée. Une partie de nous s’évanouit dans le processus. La parcelle innocente, gratuite, celle qui aime la musique pour ce qu’elle est et non pour ce qu’elle doit être. Nous la regardons s’éloigner, comprenant trop tard qu’elle n’avait peut-être pas l’importance qu’on voulait bien lui donner, et l’on finit par accepter le nouveau mix, faute d’avoir mieux à faire, et aussi, par une cassante ironie du sort, en souvenir du bon vieux temps.

Considérations et lamentations personnelles mises à part, on ne peut, une nouvelle fois, qu’être ébloui et étonné par l’ambition démesurée de l’œuvre, enfin vêtue pour la guerre, par sa richesse de creux et de crêtes et par son inépuisable réserve d’émerveillements. Entre la versatilité sauvage de la batterie et la puissance calamiteuse de la guitare, il n’est de champ que pour la basse diluvienne, absolument saisissante, et pour cette voix dont la matière essentielle réveille des échos primitifs du cœur même de notre conscient. Que ça nous plaise ou non, « The Texas-Jerusalem Crossroads » dopé au kérosène est encore à cent coudées au-dessus de ce qui se fait aujourd’hui en musique. Peut-être bien qu’il fallait le faire après tout. Il n’y a que le résultat qui compte. Mais n’aurait-il pas été plus pertinent encore, de composer un album totalement nouveau ? Aussi glorieux soit-il, et dans le cas présent il ne semble pas l’être suffisamment aux yeux des protagonistes, le passé reste le passé, et j’en veux un peu à Lift to Experience de m’obliger à m’abaisser à de telle banalités. Est-il finalement si grave qu’un album ne sonne pas complètement comme on le souhaite ? N’est-il pas plus préoccupant d’en être parfaitement satisfait ?

Sculpte, lime, cisèle… alors que je me prends les pieds dans le tapis d’une rhétorique bancale à laquelle je n’adhère que par intermittence. Ainsi je ne peux prédire ou présumer de la possibilité pour le trio d’accoucher d’un nouvel album.

Redondance coupable… « The Texas-Jerusalem Crossroads » est de ces œuvres si totales qu’elles ne peuvent qu’être uniques.

Repentance coupable… Mes réserves sont cavalières et tristement ingrates. Pire, elles sont hors de propos et nullement sincères. Car en vérité la question ne me concerne pas et ne concerne pas non plus les membres de Lift to Experience. La vraie question est pourquoi ce disque n’a jamais eu la reconnaissance qui devait être la sienne. Peu importe qu’il ne se soit pas vendu du « vivant » du groupe, si la postérité avait fait son office en le dressant sur un piédestal olympien au côté des plus grands, nous n’aurions certainement pas à traiter de cette ressortie. Les bonnes gens auront toujours le loisir de se cacher derrière leurs goûts et leurs couleurs. Il y a peu de chance qu’elles comprennent l’enjeu. Erreur fatale et terriblement injuste, pour Lift to Experience, que d’être né entre deux mondes, celui des disques ronds qui se vendent, et celui des phénomènes binaires, pseudo spontanés, à l’espérance de vie si courte que l’on oublie souvent qu’ils ont existé. Entre les buzz foireux et la course au clic, la musique s’étiole dans une indifférence dont les responsables s’ignorent, occupés qu’ils sont à être drôles et bien rasés. Les dés étaient pipés comme des chromosomes. Personne ne prend plus le temps de s’immerger plus de deux heures consécutives dans une musique exigeante, verbeuse et magnifique ; si stérile socialement qu’aucune notification, ou si peu, ne fleurit à son évocation. Là, demeure la vacuité de l’entreprise de Lift to Experience, car il y a fort à parier qu’un nombre trop succinct de personne ne vienne s’ajouter à celui déjà pas vaillant des initiés et que la déception et l’abattement soient, une fois de plus, au bout du chemin. Il y aura quelques concerts par ci par là. Les cœurs se réchaufferont. On se tapera dans le dos et on se reconnaîtra. Puis on retournera vieillir, chacun dans notre mort-gage. De temps en temps, on ressortira ce double album comme on le fait des Frères Karamazov. On privilégiera la seconde version comme on privilégiera la traduction d’André Markowicz à celle d’Henri Mongault. On oubliera, petit à petit, le sentiment d’être étranger en soi même qui avait été le nôtre face à cette relecture. En chemin, nous aurons appris que notre conscience, nourrie des doutes intimes suscités par notre frottement au monde et à ses œuvres, n’est plus un continent inviolé. Plus rien ne nous appartient. Ce qui nous liait à nous même, peut être délié, sans retour possible, et sans que l’on puisse en maintenir l’intégrité. La sévérité du constat est à la mesure de la flamboyance côtoyée. Icare de basse-cour, nous nous sommes trop exposés. La contemplation de l’astre Lift to Experience nous a coûté de notre naïveté. Les dents serrées, nous avançons vers l’étape prochaine ; espoirs et inquiétudes en bandoulière.

Une œuvre aussi haute que « The Texas-Jerusalem Crossroads » se paie autrement qu’en argent, d’où la difficulté, même pour ses auteurs, de savoir quoi en faire et comment se comporter avec.

En ce qui me concerne, j’en parle autour de moi, histoire de me dire que je ne suis pas trop un salaud et également, d’une certaine façon, pour tenter de l’appréhender plus précisément en essayant de la décrire. Tenter de mieux la comprendre s’il reste une chance que ce soit possible. Un bien vain réflexe, j’en conviens. J’en parle aussi, pour que retombe sur mes épaules un peu de cette lumière qui me réchauffe quand je l’écoute. J’en parle, enfin, parce qu’on m’en a parlé, et j’aurais terriblement regretté qu’on ne le fasse pas.

Par Max

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