Merchandise

Miroir. Il n’est pas facile de se figurer avec netteté la part de génie du groupe Merchandise, et sa part de météorisme immergé. Hey ! Nous sommes constamment tiraillés d’un côté et de l’autre, souvent par un même stimulus, qui, selon notre humeur, ou bien alors selon le taux d’humidité de l’air, nous apparaît tantôt flamboyant, tantôt tristement raté. C’est que plusieurs contradictions viennent se percuter et s’inverser, écoute après écoute. Ce qui est cristallin la première fois, devient criard à la dixième, avant de retrouver un nouvel éclat à la vingtième. Pareillement, telles lourdeurs compressées peuvent se parer d’atours bien légers, une fois le temps de maturation achevé. Et tous ces mouvements sont amenés à permuter sans que l’on sache si la cause en est de leur nature ou de notre manque de clairvoyance. Ainsi la production du dernier album de Merchandise, « A Corpse Wired for Sound », peut paraître étroite et sans relief tout en donnant, en même temps, l’impression d’être particulièrement fine, brillante, et pertinente. La prédominance des machines et des sons synthétiques n’explique ni ne justifie cette dichotomie car nous avions eu le même (res)sentiment à l’écoute de « After the End » qui comptait davantage de guitares claires et qui ondulait dans un éther smithien absolument assumé. Non, c’est autre chose. Peut-être un goût du code et de l’effeuillage. Au travers de ses interviews, le chanteur, Carson Cox, fait montre d’une culture certaine, qui, de la poésie au cinéma italien des années cinquante, inscrit Merchandise dans un tableau plus vaste que le groupe de rock indé lambda. Du moins c’est ce qu’il aimerait nous faire croire. Toutes ces influences, parfaitement intelligibles, finissent néanmoins par brouiller la lecture. Le revers de la main Mancunien n’est plus si facile à faire et l’on se prend à se demander s’il ne s’agit tout simplement pas d’un leurre, agité comme un pompon sur la truffe rose d’un chaton, pendant qu’ailleurs, dans un reflet, le vrai spectacle se dévoile, au prix de notre mesure. D’autres moments évoquent d’autres couleurs et la danse paradoxale se poursuit sur les murs comme des ombres folles.
L’autre soir, au Supersonic, l’occasion fut saisie d’assister à une représentation du groupe et peut-être d’éclaircir certains mystères en tapant en rythme d’un pied aponévrosé. Dès les premières mesures en effet, un air inédit, en regard de nos souvenirs, sinuait entre les parties de guitare et de basse alors que la voix, probablement du fait qu’elle nous apparaissait, fatalement, davantage incarnée que sur disque, prenait une teinte plus forte et devenait autrement lisible. Pourtant, au bout d’un temps, l’amie qui nous accompagnait nous fit part de sa circonspection quant à la qualité de la dite voix, arguant son manque de clarté et sa noyade molle dans le maelstrom de décibels.

– Ah ouais ? Et sur disque ?
– Sur disque c’est mieux…
– C’est mieux ?
– Oui… c’est mieux.
– Moi je ne trouve pas… je trouve que c’est… je ne sais pas… c’est…

C’est le même embarras qui ne fit que croître quand il dut céder sa place à autre chose de plus confortable. Nous n’avons pas bougé d’un iota. A moins que… En dépit de tous nos atermoiements, Merchandise exerce sur nous une vraie attirance. Aussi irrésistible qu’un coup de langue sur une coupure ou qu’un ongle sale sur une croûte nouvellement durcie. Qu’importe finalement de n’aimer aucune des parties si l’on aime l’ensemble. Implacablement, nous sommes condamnés à y revenir et « A Corpse Wired for Sound » ne quitte plus notre platine. De l’inconfort et de ce qui est « raté » naît souvent le besoin de combler les brèches, de «fixer des vertiges», et il est toujours dans notre nature de nous intéresser à ce qui aurait pu être, plutôt qu’à ce qui est.

On ne sait pas ce qui est.

Par Max

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