Pissed Jeans – Why Love Now (2017)

Par conviction ou par réflexe, chaque nouvel album de Pissed Jeans est attendu avec une impatience digne du plus capricieux des chiards. Si le précédent «Honey» n’avait pas justifié de se rouler par terre, le souvenir de «King of Jeans» suffit toutefois à espérer un retour en majesté des quatre pisseux de Philadelphie.

À la question «Why Love Now» – si c’en est vraiment une – une partie de la réponse se trouve peut-être chez leurs voisins d’écurie, Mudhoney, et leur chanson «I’m Now». Car à l’instar de celle de Mark Arm et de ses sbires, la musique de Pissed Jeans a perpétué crânement cette idée que seul le présent compte. Le cahier des charges punk est dûment rempli. C’est vrai pour leurs albums, c’est encore plus vrai pour leurs concerts. Mais ce n’est qu’une partie de la réponse. «Why Love Now» voit le groupe afficher une ambition inédite. En confiant la production à Lydia Lunch et Arthur Rizk, il se risque à sortir de sa zone de confort et accepte qu’une lumière nouvelle éclaire son œuvre. Ce n’est pas tant que le bouleversement soit radical – il ne l’est pas – pourtant quelque chose a bel et bien changé. Une énergie nouvelle sillonne entre les râles grotesques de Matt Korvette et les riffs patibulaires et grassouillets du guitariste Bradley Fry. Son nom était prédestiné, d’ailleurs, car il n’est pas incongru de penser aussi bien au Buddy Bradley de Peter Bagge qu’à Fry de Futurama. Il est question, alors, de se faire une certaine idée de la lose masculine et c’est précisément le thème principal de ce nouvel album et la source primale de cette ardeur contrariée. Avec l’humour grinçant qui est le sien et avec une morgue goguenarde, Matt Korvette interroge sur ce que c’est qu’être un homme aujourd’hui. De la perte de ses cheveux à sa reproduction triste, garante d’un semblant d’avenir à nulle autre décevant. Ça ne veut pas dire grand-chose mais j’ai aimé la formule. L’homme ne semble plus se définir que par ce qu’il consomme et tout, de son enfant jusqu’à sa barbe, devient (un) accessoire. Motivé par ce constat, il suffit de jeter un œil aux pubs dans le métro ou à celles qui alourdissent les journaux d’actualités pour comprendre que… la barre est basse.

Je dis l’homme, mais la femme est coupable au même titre. Aussi, à mi chemin, lorsqu’elle éructe «I’m a Man», sous les traits de la «poétesse» Lindsay Hunter, pourtant soutenue par une batterie du diable, elle ne peut offrir autre chose, en guise d’entracte, qu’une caricature pas drôle incapable de provoquer autre chose qu’un bâillement indifférent. L’ironie, si elle est amère, ne manque pas d’à-propos. Elle a surtout le mérite d’illustrer nombre des contradictions qui illustrent cet homme moderne, lâche et bien intentionné, qui nous occupe sur cet album.

Enfin. La musique reprend ses droits en même temps que sa guitare et en deux riffs bien salaces, tout ce qui a pu être dit sur Pissed Jeans nous revient en mémoire. Les similitudes avec les Melvins ou The Jesus Lizard, la filiation avec Amphetamine Reptile, l’héritage du grunge et du hardcore. Nous nous retrouvons coincés par la nécessité oiseuse de trouver la juste analogie qui appuiera au mieux notre argumentation. À peine avons-nous tenté de se sortir de l’impasse que représentait la question évoquée précédemment qu’elle nous revient en pleine gueule, plus pernicieuse encore. Pouvons-nous seulement espérer décrire une musique que nous aimons sans avoir recours à des comparaisons faciles, trop souvent prémâchées, qui n’ont d’autres intérêts que de faire miroiter ce que nous avons « consommé » auparavant comme références, et qui, peut-être, allez savoir, va vous impressionner suffisamment pour que vous nous trouviez intéressants et pertinents ; pour que nous apparaissions, à vos yeux, mieux définis ? La barre est décidément bien basse. Heureusement, le talent de Pissed Jeans est suffisamment haut pour créer les conditions au questionnement qu’ils appellent et à cette remise en question qui ne peut être que salutaire. À ce niveau, ce n’est rien moins qu’un tour de force, et malgré tout l’amour que nous éprouvions pour ce groupe, nous ne nous y attendions pas. Ah ! Le privilège qu’est le nôtre d’accepter encore d’être surpris. Ce qui ne devait être qu’un album supplémentaire finit par être davantage. On serait tenté d’en rester là.

«Why Love Now».

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