Alcest ou l’art de dépasser ses premières impressions

alcest-kodamaJe me prends parfois pour un esthète, une tête chercheuse des musiques contemporaines, mais la triste réalité est que ma fermeture d’esprit m’aura presque fait perdre dix ans. Lorsque sortit l’album Souvenirs d’un Autre Monde, mon ami Sven, alors rédacteur en chef du regretté Hard Rock Magazine, avait pourtant essayé d’attirer mon attention sur Alcest, le projet musical, alors conçu de A à Z par une seule personne, Stéphane Paut (a.k.a. Neige). Issu de la scène black metal française, le multi-instrumentiste et chanteur avait réussi, m’assurait mon ex-compagnon de beuveries au bar parisien Les Furieux, à donner naissance à un disque qui aurait dû combler mes attentes de popeux exigent.Seulement, voilà, en 2007, je ne jurais pratiquement que par les Shins ou Super Furry Animals, la pop indépendante artisanale à la Brian Wilson ou les fils et filles de folk comme Jason Molina et Chan Marshall. Pourquoi aurais-je dû écouter un disque de metal, quand bien même celui-ci serait allé chasser sur d’autres terres ? Je savais bien entendu que les musiques extrêmes avaient cette capacité à se nourrir d’influences extérieures. À la fin des années 90, j’avais dévoré la Masquerade Infernale, le sublime disque d’Arcturus, projet parallèle de la scène black metal norvégienne, qui avait troqué les hurlements de moutons qu’on égorge pour des arrangements avant-gardistes parfois à la limite du jazz. Mais ça, c’était avant. J’avais rejeté tout ça, revendu mes disques d’Emperor et n’écoutait plus mes vieux Paradise Lost que par nostalgie. Je pouvais parfois écouter des musiques violentes, mais leur énergie devait venir du punk. Ce sont des groupes comme Converge ou Neurosis qui avaient ma préférence. Par rapport à ces groupes le plus souvent américains, les Européens me paraissaient avoir des manies de néo-romantiques exaspérants. Et puis, c’est bon, je n’avais pas laissé tomber Pink Floyd pour me taper un disque de mec qui veut me parler de ses rêves et du ciel bleu. Bref, j’avais poliment dit que j’écouterais le disque, mais j’étais resté sur mes a-priori.

Il aura fallu que Neige sorte en 2014 un disque produit par Birgir Jón Birgisson – le metteur en son attitré de Sigur Rós – mais surtout qu’il collabore avec Neil Halstead, la tête pensante de Slowdive et de Mojave 3, pour que j’y revienne enfin. Surtout, il aura fallu qu’en 2013 le groupe new-yorkais Deafheaven sorte le prodigieux Sunbather pour que j’éprouve l’envie de réécouter du Black Metal. Mélangeant guitares sanglantes et montées vaporeuses dans un esprit post-rock – on parle donc dans les milieux autorisés de black-gaze et en des termes nettement moins élogieux de « hipster black metal » -, Deafheaven arrivait non seulement à produire un disque d’une beauté terrassante, mais ouvrait aussi ce style extrême à un public qui en d’autres temps ne se serait pas intéressé à ce genre de musique – c’est ce qui consterne d’ailleurs certains fans de « trve » black metal (« Sus à ces gueux qui font du black avec un t-shirt des Smiths, des lunettes et des cheveux courts ! », dit le mec qui prétend ne s’intéresser qu’à la musique et surtout pas au look des musiciens). Surtout Deafheaven affirmait s’inspirer d’Alcest qui, en mettant du shoegaze dans son black metal, avait réussi à créer un genre hybride nouveau et susciter l’admiration à l’étranger – tout en restant relativement confidentiel en France. Désormais devenu un véritable groupe, le projet de Neige avait entre temps donné naissances à deux autres disques, qui avaient récolté des louanges sur des sites tels que Pitchfork ou Stereogum. Mais avec Shelter, son quatrième album, Alcest faisait un pas supplémentaire vers la pop, abandonnant totalement le chanté énervé – qui n’avait de toute façon qu’une place réduite dans sa musique – et éclaircissant les guitares. La batterie de Winterhalter, seul autre membre permanent – abandonnait également les clichés du metal extrême tels que les blast et la double pédale. Le résultat, c’est qu’Alcest ne s’inspirait plus de Slowdive mais sonnait vraiment comme eux. La presse sembla un peu déçue par cette évolution. Pour moi, cependant, Shelter fut une révélation. Neige avait produit le genre de disque de pop en français que peu de personnes dans ce pays sont capables de sortir. Des chansons comme « Opale » ou « Voix Sereines » auraient dû passer en radio et drainer un public large. Mais voilà : nul Français n’est prophète en ce pays dans lequel les séparations entre styles musicaux restent stupidement étanches – enfin, vu mon retournement de vestes, je suis un peu mal placé pour m’en plaindre – et comme un label comme Prophecy Records n’a pas grand accès aux médias mainstream, nous avons plus de chances de devoir nous taper du Julien Doré et du Dionysos à la radio pendant encore quelques temps plutôt que les mélodies en or de Neige …

N’ayant pas su rallier à sa cause le grand public, et ayant déçu une partie de ses fans de base, Alcest semble avec son nouvel album avoir renié cette période « pop » pour revenir au metal. Ma première réaction a été de m’en attrister. Une écoute rapide des deux premiers titres partagés sur la toile, « Oiseau de Proie » et « Je Suis d’Ailleurs », sur lesquels le chant hurlé refait surface, m’avait laissé perplexe. Je n’aime pas trop que des artistes que j’ai vu s’émanciper de leur univers stylistique d’origine y retournent. Je n’aime pas trop Lulu de Metallica, mais je préfèrerai toujours les entendre collaborer avec Lou Reed à me farcir une resucée de « Whiplash ». Dans le cas d’Alcest, cependant, j’avais tort : Kodama, leur nouvel album, est peut-être un « retour à la forme », mais il n’est en rien un pas en arrière. Neige et Winterhalter ont su capitaliser sur leur ouverture à la pop pour enrichir leur son. Les guitares, abrasives, ont gagné en clarté, les enchaînements sont lumineux. Marqué par les attentats du 13 novembre 2015 qui se sont produits à côté de chez lui, Neige n’a pas réagi par la violence, mais par plus de beauté. Faisant un pas de côté, il chante en japonais sur le morceau-titre, à la dynamique prodigieuse. Sur « Eclosion« , mon morceau préféré, Alcest propose un florilège de ses dix ans de carrière : montées intenses, mélodies à la ligne claire et arpèges cristallins s’enchaînent sans effet d’ostentation. Avec « Onyx », le groupe tente quelque chose de nouveau, jouant une mélodie simple mais entêtante comme s’il était sous l’eau. Avec ces innovations discrètes mais réelles, le roi du black-gaze vient donc récupérer sa couronne et justifier une fois de plus toute l’admiration que lui portent ses pairs. Pour moi, ce n’est pas juste LE disque de metal de l’année, mais un grand disque de rock au sens le plus large du terme.

par Yann

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