Emma Ruth Rundle – Marked for Death (2016)

Les musiciennes qui, errà l’instar de Patti SmithPj Harvey ou Miley Cyrus, ont montré leur pilosité frontalement au public produisent un message d’affirmation de soi tout autant qu’un discours politique. En faisant étalage de leur insolente liberté, elles contribuent à émanciper les femmes des contraintes que la société continue de leur imposer. Sur la pochette de Marked for Death, le troisième album d’Emma Ruth Rundle, la signification d’un tel acte me semble être toute autre : la chanteuse et guitariste cherche juste à nous dire qu’elle est totalement larguée. Rien ne décrit mieux la dépression que ce regard un peu vide, ce sweat shirt trop grand, ces cheveux hâtivement attachés et, donc, ces jambes velues, présentées frontalement et, pourtant, sans ostentation. Rarement photographie aura-t-elle aussi bien collé à la musique du disque qu’elle a charge de présenter : Marked for Death est une oeuvre d’une beauté à couper le souffle mais aussi une fenêtre grande ouverte sur l’intimité de son auteure pouvant par moment susciter un certain malaise. Au cours des dernières années, Emma Ruth Rundle, membre du groupe de post-hardcore Red Sparrowes, avait en solo ou avec son projet parallèle Marriages patiemment affûté son talent d’auteure-compositrice, tout en faisant preuve d’un grand talent de musicienne avec un jeu de guitare peu conventionnel – elle joue au doigt sur des cordes très dures. Salome, le dernier album de Marriages, comportait déjà sont lot de moments enthousiasmants, entre pop, post-rock et metal, mais rien ne préparait vraiment au déluge d’émotion de ce disque qui évoque sans doute une rupture amoureuse et un sentiment de mal-être, tant physique que mental, et d’abandon de soi. La chanteuse nous livre ses sentiments sans filtre, à tel point que nous, ses auditeurs, sommes parfois placés en situation de voyeurs, désarmés par tant de sincérité et impuissants face à son désarroi. C’est particulièrement le cas sur le très beau « Protection » où elle chante – au sujet de l’être aimé ou d’un soignant ? – « I gave him 16 days / I let him choke out the frailest part of my body ».  De tels propos flirteraient certainement avec le ridicule si Rundle ne les chantait pas avec une voix naturelle et claire, sans maniérisme. Ce manque d’aspérité, qui pourrait passer une absence de personnalité, joue paradoxalement pleinement en sa faveur. Musicalement, l’album poursuit le sillon creusé avec Marriages : des guitares tour à tour claires et tranchantes, une ambiance éthérée qui fait penser aux disques 4AD, mais dont la dureté vient par moment rappeler la scène metal dont l’artiste est issue. À l’évidence, la musicienne sait comment installer un climax, notamment sur la pièce centrale « Heathen » où elle affirme « I’ve never come so far alone into something beautiful of my own design »sur une montée de cordes et de guitares ambiantes. Si le tout est très sombre, Emma Ruth Rundle sait pourtant éviter le genre de clichés gothiques que l’on peut parfois trouver chez sa consoeur de label, Chelsea Wolfe. Car malgré toute cette noirceur, le disque semble progressivement tendre vers une forme d’apaisement, non pas par un tournant optimiste, mais plutôt par une sorte de résignation, ce que l’on sent sur le titre final très dépouillé, « Real Big Sky ». L’artiste n’a peut-être pas vaincu tous ses démons mais on sent qu’en embrassant ses vulnérabilités, elle sort de ce disque renforcée. Le résultat est pour moi le plus beau disque de l’année 2016 qui n’ait pas été concocté par un groupe d’Oxford.

par Yann

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