The Growlers – City Club (2016)

Et le soleil triste a plongé, laissant derrière lui le souvenir trompeur d’un bonheur jamais délesté d’une certaine inquiétude. Place est faite au crépuscule sur la ville, à ses clubs, sa danse, sa comédie. Place est faite à une tristesse autre.
Avec « City Club », les Growlers offrent un album entièrement dédié à la nuit et à ses multiples chimères. L’utilisation presque blasphématoire de synthés factices, de basses post-punk, et de beats, à la limite de la limite, achèvent une mutation du décorum, de la forme, sans pour autant – n’en déplaise – travestir l’ADN du groupe, ni son identité. La vitrine a changé, le fond, lui, reste peu ou prou le même. Le talent des Growlers a toujours résidé dans leur capacité quasi mystique à trouver la transversale mélodique parfaite, l’entaille qui ne cicatrise pas, la rengaine qui reste à jamais dans un coin de la tête à l’affût, prête à surgir entre deux changements d’humeur. Il y a toujours eu quelque de chose d’éminemment populaire dans l’œuvre du groupe, mais un populaire altéré, malade, sa noblesse souffrant de ne pouvoir jamais atteindre son but, le bonheur. Car l’objet même de ses faveurs reste décidément, et trop fondamentalement, médiocre. Ainsi, la nuit est le substrat de l’album. En son sein, nous pouvons faire comme si tout ceci n’avait pas d’importance alors même que le malheur nous entoure et nous demande de l’aide. Le bruit de la musique compressée, le mouvement des corps un chouia trop gras et trop dyslexique, l’alcool trop fort, ou pas assez, et la lumière épileptique des néons se conjuguent pour nous raconter d’autres histoires que l’on oublie plus facilement. De même quand des mecs comme les Growlers décident d’affûter leurs médiators et de reconfigurer leurs synthés Casio. Alors on est prêt pour naviguer de bras en bras, entre les paumés et les zombies, les Âmes Mortes et les Marguerites. Ils nous rappellent quelle parfaite illusion il est de penser que la nuit est synonyme de Fête, quand bien même nous n’omettons pas la majuscule. La nuit, c’est l’oubli qui importe. Quel que soit le moyen. Nous voilà retombés dans une mélancolie qu’aucune évolution ne pourra masquer.
En ce sens, « City Club » s’inscrit sans mal dans la discographie du groupe en treize chansons aussi évidentes que paradoxales. Il est apparemment encore de bon ton de critiquer l’utilisation de clavier et l’assaisonnement numérique, mettant The Growlers dans la situation traversée par tout groupe ayant souhaité changer. Situation dans laquelle une partie du public, celle se réclamant du purisme – voyez mon sourcil adopter un étonnement circonflexe – se détourne de ceux qui viennent de les trahir atrocement en levant le poing au ciel et en n’hésitant pas à twitter sur le sujet . Qu’importe, je connais cette facilité qui est la marque des médiocres. Pour ma part, je succombe au contraire sous le charme de ritournelle aussi enjôleuse que « The Daisy Chain » et m’étonne de retomber pour des chansons comme « Too Many Times » ou « Rubber & Bone ». Je tape du pied sur « Night Ride » ou « Dope on a Rope » en pensant à Interpol et à Afterhours, le film, pas le groupe. Je pense au solo de « City Club » et combien il sera bon de le réentendre plus tard. Je tend les bras à « Neverending Line ». Pourquoi en serait-il autrement lorsque notre pensée devient la proie consentante d’une obsession goulue pour toutes ces mélodies ? Les poses gercées semblant offrir une résistance aussi vaine que ridicule au cours d’eau les plus clairs, sont les plus fatigantes. Enfin, je me sens obligé de dire un mot sur Julian Casablancas qui produit l’album en compagnie de Shawn Everett. A droite, à gauche, sur la toile, j’ai souvent lu que « City Club » sonnait comme les Strokes à cause de Casablancas. Je ne saurais me prononcer définitivement sur cette question car des Strokes, je ne connais que le premier album… et il ne sonne pas du tout comme « City Club ». Je n’avais pas mesuré l’étendue du désamour subi par Julian mais je constate qu’il est indéniable. Je ne peux ni le comprendre, ni le partager, à l’écoute de cet album mais aussi de celui de Casablancas avec The Voidz, qui est tout aussi excellent. La chanson « Human Sadness » est une des meilleures de ces dix dernières années et les Growlers sont coupables d’une poignée d’autres. Le mariage était, sinon souhaité, du moins intriguant. Casablancas a distillé du New York dans le Beach Goth, faut-il vraiment en dire davantage pour convaincre de la qualité de cet album ou tout du moins de son intérêt ?

Par Max

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