La nostalgie est une chienne et Will Toledo la promène à la nuit tombée

Apparemment, un drôle de  type s’est introduit chez moi il y a quelques mois. Il a regardé mes Gnedby, ces tours à CD au nom imprononçable de chez Ikea, a fait le tri parmi les disques que j’ai écoutés entre, à la louche, 1998 et 2002 : le Green Album de Weezer, Mutations de Beck, Is This It des Strokes, Oh Inverted World des Shins, les premiers disques solo de Stephen Malkmus, les premiers Ben Kweller, etc. Il a écouté tout cela bien attentivement, pris des notes. Puis il a joué les mélodies des uns avec la nonchalance des autres, en faisant bien attention d’avoir le son qu’il faut, le break qui tue, la petite phrase maligne sur un air entêta980xnt. Il a chopé tous les thèmes de l’époque : les amis, les drogues douces, les filles, un fond de mal-être teinté d’assez d’auto-dérision pour ne pas tomber dans le pathos. Puis, il en a fait un album et l’a appelé Teens of Denial. Ce petit con, c’est Will Toledo et son groupe s’appelle Car Seat Headrest.

C’est d’ailleurs ce que dit la fille au début du disque, avec un ton qui laisse entendre qu’on vient juste de lui souffler le nom du groupe à l’oreille. Puis débarque un riff très efficace qu’on imaginerait sorti de l’un des derniers disques de Dinosaur Jr. Toledo chante d’un air désabusé comme Rivers Cuomo dans « Tired of Sex »: « I’m so sick of / Fill in the blank / Accomplish more / Accomplish nothing ». Voilà qui a juste l’équilibre qu’il faut entre le trait d’esprit et la crétinerie pour attirer l’attention et puis, quelques mesures plus tard, déboule le refrain libérateur « You have no right to depressed … ». Bam, première claque. Deuxième morceau, « Vincent », intro interminable mais son de guitare juste assez gras pour rentrer dedans. Deux accords. Le solo de trompettes façon Cake. Re-claque. On peut résumer l’esprit du disque comme étant un croisement de Weezer et d’Adam Green. La fougue adolescente de l’un, le ton ironique de l’autre. Franchement, les ficelles sont énormes. Et pourtant, il y a juste assez de bons morceaux dans les 60 minutes qui suivent pour qu’on se fasse totalement avoir. « (Joe Gets Kicked Out of School for Using) Drugs With Friends (But Says This Isn’t a Problem) » est un autre choc du disque. Un morceau qui monte tout doucement en se donnant quatre bonnes minutes avant d’envoyer son gros refrain : « Friends are better with drugs … are better with friends ». Là, je sais que vous lisez ces lignes avec incrédulité … comment peut-on apprécier un truc si cliché ? Et bien, figurez-vous qu’à la dixième écoute, ça marche toujours aussi bien. Cette chanson aurait dû être le sommet du disque, mais voilà que deux plages plus tard, Toledo se pointe avec le coup de grâce, un « Drunk Drivers/Killer Whales », qui nous refait le même coup, trois ou quatre faux départ et au bout de 3’20, le refrain de tueur. Tout cela pour nous expliquer que l’inévitabilité de la conduite en état d’ébriété, c’est un peu comme un gros mammifère tueur. Et avec une mélodie qui est aussi limpide qu’elle est désarmante.

Bon, à partir de là – nous n’en sommes qu’à la plage 6, après tout – le disque perd un peu en intensité, mais ça ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de beaux restes : le solo de clavier de « 1937 State Park » et un morceau de onze minutes (!!) intitulé « The Ballad of the Costa Concordia » (re !!).  Alors qu’importe si la mélodie de « Cosmic Hero » me semble pompée sur « Blonde on Blonde » de Nada Surf … à ce stade, j’ai perdu tout sens critique. Foutue nostalgie, je vous dis …

par Yann

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