Radiohead, A Moon Shaped Pool (2016)

Cet été, j’ai déménagé dans un nouvel appartement. Avant cela, j’avais rangé tous mes CDs dans des cartons et, pour cette raison, lorsqu’il me fallut repeindre mon nouveau lieu de vie, je n’avais plus accès qu’au carton qui se trouvait au-dessus et ne contenait que mes disques « hors format ». Parmi eux, Amnesiac et Hail to the Thief dans leurs éditions limitées, le premier en format livre-disque, le second en forme de carte routière. À l’exception de Pablo Honey, que je n’ai jamais vraiment pris le temps d’écouter, ce sont peut-être les deux disques du groupe Radiohead que j’aime le moins. Et pourtant, pendant cette semaine passée à râler contre une Dulux Valentine qui ne s’étalait pas comme je l’aurais voulu, ce sont ces deux disques, que j’avais un peu boudés à leur sortie, que j’ai écouté en boucle. Et si l’expérience m’a fait totalement redécouvrir et réévaluer Amnesiac, un disque dont j’ai réalisé à quel point il avait marqué de son empreinte toute la pop des années 2000 à ce jour, il m’a également rappelé qu’Hail to the Thief, un disque que je trouvais un peu long et que je voyais comme le seul de la discographie du groupe qui me semblait ne pas vraiment apporter grand chose de nouveau au canon radioheadien, contenait une merveille, le final « Wolf at the Door », devenue depuis ma chanson préférée du groupe. Je me souviens qu’à sa sortie, Hail to the Thief avait pourtant été considéré dans la presse et par les fans comme étant un « retour à la forme », une résurgence du rock à guitare que le groupe avait maîtrisé à la perfection sur The Bends et Ok Computer avant de prendre un virage à 180° sur Kid A. Ce que je veux dire, dans cette déjà trop longue introduction, c’est qu’il faut apprécier les disques du groupe sur la durée et ne pas tirer de conclusions trop hâtives.

Si, à ce stade, j’ai déjà cité une bonne partie de la discographie passée du groupe, c’est aussi parce que Radiohead fait partie de ces groupes dont chaque nouvelle entrée dans le catalogue ne ressemble tellement en rien à ce qui se fait ailleurs qu’on ne peut, pour la comprendre, faire guère mieux que tenter de l’analyser en référence aux disques qui l’ont précédée. Je n’essaierai donc pas de vous dire ici si A Moon Shaped Pool, sorti hier sur les sites de téléchargement, est meilleur que les derniers Bowie ou PJ Harvey ou s’il doit déjà être considéré comme l’album de l’année. Je ne vais même pas essayer de vous dire s’il est bon ou non – vous avez sans doute déjà votre avis. Tenter de dire si AMSP va se placer dans les trois ou les cinq meilleurs disques de Radiohead n’a pour moi pas beaucoup de sens non plus. Ça revient à se demander s’il faut préférer Abbey Road, Sgt. Peppers ou Rubber Soul. Rien que ça.

Que dire, donc, de ce nouvel album de Radiohead, un jour à peine après sa sortie ? Il y a quelques temps, nous discutions avec un ami du disque idéal que Radiohead pourrait réaliser après plus de vingt ans d’existence. Mon ami disait que, pour lui, ce serait un disque de jazz : Thom Yorke, une contrebasse, des arrangements classiques et élégants. Je crois que mon ami ne serait pas d’accord avec moi – je sais déjà qu’il a ses réserves, non seulement sur ce disque là, mais aussi plus généralement, sur la tournure qu’a prise la musique du groupe depuis Ok Computer – mais, pourtant, j’aimerais le convaincre que c’est un peu ce disque là que nous sort Radiohead avec AMSP. Pas exactement un disque de jazz, non. Parce que le jazz est devenu un genre, un format, et que Radiohead n’a pas l’intention de formater sa musique. Il aspire au contraire à se jouer de tous les genres et à l’instar du Talk Talk  de Laughing Stock et à les mêler en un riche canevas impressionniste. AMSP n’est donc pas exactement un disque de jazz, mais un un disque organique, qui certes utilise encore des sons électroniques, mais ne le fait plus qu’en toile de fond, un peu comme dans les disques de Sparklehorse, Mark Linkous fait appel à une multitude de craquements, de blips divers et variés pour souligner les émotions. C’est dans ces petits déraillements sonores que je retrouve, non pas le format, mais l’esprit du jazz. Plus généralement, j’ai l’impression que la mise en son de cet album, son mixage, même, sont conçus comme un instrument supplémentaire. Pour moi, c’est quelque chose que l’on ne trouve que chez de très grands groupes – chez les Beatles, par exemple, pour qui le studio Abbey Road, ses consoles, ses ingénieurs du son et producteurs, étaient comme des membres supplémentaires. Et puis, il y a la voix de Thom Yorke, que je trouve de plus en plus sensuelle depuis In Rainbows. Je pense à Chet Baker et, dans mon vocabulaire, ce n’est pas un moindre compliment. Certains estiment encore qu’il gémit, mais pour moi, il murmure juste d’une façon parfaite. Jusqu’à Hail to the Thief, je n’aurais pas caractérisé ainsi sa voix mais j’ai un peu changé d’avis depuis In Rainbows, notamment sur des ballades comme « House of Cards ». Je trouve ainsi son chant de plus en plus clair, souple et maîtrisé. Sur ce nouveau disque, essentiellement composé de ballades, c’est un ravissement de tous les instants. Je ne ferai pas l’exégèse des textes mais il est très clair que, plus que jamais, ils ont trait à l’intime.

Et pourtant,  cette voix, aussi formidable qu’elle soit, n’est à mon sens que la troisième plus belle chose à honorer de sa présence AMSP. La deuxième, c’est la basse de Colin Greenwood. J’ai toujours aimé ce que faisait ce dernier, mais sur ce disque, peut-être parce que l’ensemble a quelque chose d’apaisé, de réconfortant, le rôle de la basse me semble plus crucial que jamais pour donner de la chair à des chansons dont les arrangements me semblent tellement ouvragés que, sans cet instrument, on pourrait éprouver par moment un sentiment de perfection froide. J’en viens donc naturellement à ce qui est pour moi le grand apport de ce nouvel album, les cordes conçues par le guitariste Jonny Greenwood, qui dominent tous les morceaux du disque et en constituent le fil directeur. Les fans auront en effet très vite remarqué que nombre des chansons d’AMSP sont des morceaux que Radiohead a composé au cours des vingt dernières années. La plus ancienne est « True Love Waits » qui fit surface sous forme de démo dès 1995 et qui clôt l’album de la plus belle des façons. Pour cette raison, AMSP pourrait sembler être un patchwork disparate, une sorte de solde tout compte – on espère en tous cas qu’il n’annonce pas la fin du groupe -, mais ces cordes prodigieuses et aériennes créent une homogénéité de son, l’impression, malgré les variations stylistiques existant entre les morceaux, que l’on écoute une longue plage ininterrompue. C’est aussi avec un certain soulagement que je constate sur ce disque que Radiohead abandonne ses tics electro et réinvente quelque peu son esthétique. Mais le tour de force du disque est surtout d’arriver malgré cet apport nouveau à rester fidèle à lui-même et à ne sonner comme personne d’autre. À l’heure où certains pensent que la pop a atteint son stade « postmoderne », où il semble qu’il ne soit plus possible de faire un disque sans recycler des myriades de références – cf. les crédits du dernier Beyoncé, écrits scrupuleusement par ses avocats -, Radiohead arrive encore à produire un disque qu’il est totalement impossible de réduire à une suite d’influences et qui ne fait en rien appel à la nostalgie.

À ce stade, j’ai encore du mal à identifier mes morceaux préférés, c’est la raison pour laquelle j’en cite peu dans cette chronique. Il y a bien sûr l’étonnant « Burn the Witch », l’un des rares morceaux un peu uptempo du disque, la sublime ballade « Daydreaming », sorte de suite logique au « Give Up the Ghost » de l’album précédent, le très impressionnant « The Numbers » et son final en apothéose, mais je sais que les plus beaux moments de ce disque ne m’apparaîtront que dans quelques écoutes. Je savais au fond de moi que les membres de Radiohead avaient encore beaucoup de choses à dire. Ce que je me demandais, en revanche, c’est s’ils avaient encore la capacité de produire un autre chef d’oeuvre. Si je sais bien qu’il faut apprécier les disques du groupe sur la durée et ne pas tirer de conclusions trop hâtives, je crois que je n’ai désormais plus de doutes.

Par Yann

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