Je n’ai jamais rien eu contre Dire Straits

J’enseigne et fais de la recherche dans une université située dans l’une des villes nouvelles de la région parisienne. Parfois, pour me rendre au travail, je m’arrête un arrêt de bus avant celui de la Préfecture, surtout lorsque le ciel est bleu. Coincé entre une autoroute et un parking de centre commercial, je flâne alors au milieu d’un mobilier urbain hétéroclite. Il n’y a pas grand monde à cette heure car les habitants sont essentiellement des employés et des ouvriers déjà partis depuis plusieurs heures. Ne restent que des demandeurs d’emplois ou des bénéficiaires des aides sociales. Ce n’est pourtant pas un coin particulièrement dangereux, c’est juste une banlieue dortoir populaire un peu grise et lorsque, comme ce matin, le soleil l’éclaire un tant soit peu, je la trouve même plutôt belle dans son genre.

Sortant mes écouteurs et mon téléphone portable, je recherche le son qui va me permettre d’accompagner cette courte promenade. Ces derniers temps, je n’ai  écouté pratiquement que de la musique brésilienne et même si l’atmosphère s’y prêterait bien je décide littéralement de changer de disque. Je mets alors Lost in the Dream, le dernier disque de The War on Drugs sorti en 2014 et que j’ai cru épuiser en l’écoutant inlassablement deux ou trois fois par jours pendant les deux dernières années. Enfin, presque, puisque je ne l’avais pas remis depuis quelques mois. Je ne commence pas par le premier morceau, « Under the Pressure », mais passe directement au milieu du disque, avec l’une des chansons les plus directes, « Eye to the Wind ». Je redécouvre ce son dense, ces guitares noyées dans les effets – tremolos, flangers, delays, rotary -, enregistrées en couches, cette rythmique franche, comme une pulsation métronomique, et la voix rauque, détimbrée, du chanteur, guitariste et auteur-compositeur Adam Granduciel, ses métaphores marines et ses histoires de routes : « There’s a cold wind blowing down my old road / Down the backstreets where the pines grow / Where the river splits the undertows ». Et là, au milieu de cet urbanisme dystopique, j’ai la chair de poule et j’écrase même une petite larme. Car, oui, Lost in the Dream est toujours bien mon disque préféré de ces dix dernières années, un véritable miracle. Ou comment un disque conçu dans la chambre d’une vieille maison de Philadelphie par un songwriter anxieux et mal dans sa peau peut à ce point convoquer des images universelles de grands espaces et de gloire passée. Moi qui n’ai jamais vraiment aimé Springsteen en dehors de quelques morceaux, me voilà qui m’amourache du disque le plus springsteenien qui soit.

Ce son immense, cette réminiscence du rock mainstream des années 80, ont suscité autant d’admiration que de sarcasmes. Si le disque a été très bien accueilli par la presse, les réseaux sociaux ne sont pas si tendres avec Lost in the Dream. On parle de Dire Straits, en forme de condamnation ultime, comme si aimer un groupe qui a sorti des morceaux tels que « Telegraph Road » devait être quelque chose de honteux. Le climax de cette contestation fut atteint lorsque le leader de Sun Kil Moon, Mark Kozelek, se plaignit d’entendre les soli de guitare de Granduciel repisser sur sa prestation lors du Ottawa Folk Fest en septembre 2014. Demandant à son public le nom du groupe, il se fendit d’un « War on Drugs can suck my cock », caractérisant le son du groupe de « beer commercial lead-guitar shit ». Les blagues les plus courtes sont les meilleures mais Mark Kozelek alla jusqu’à enregistrer une chanson sur le sujet, chantant que The War on Drugs était le « groupe le plus blanc » qu’il ait jamais entendu. Pour être honnête, la musique d’Adam Granduciel ne groove pas des masses, du moins pas au sens où on l’entend traditionnellement. Mais reprocher à WoD de faire de la musique de publicité, c’est passer à côté de ce qui fait l’intérêt de l’album. C’est un disque de rupture, traversé par une mélancolie et une tristesse infinies, et la grandeur du son et des arrangements n’est là que pour fournir un arrière plan glorieux qui ne fait qu’en accentuer le spleen. Comme d’autres groupes l’ont fait récemment, The War on Drugs introduit un saxophone langoureux sur « Eye to the Wind », mais bien loin des soli stridents et enflammés des disques de Springsteen, ici, le saxophone est enterré sous des couches d’effets, apparaissant et disparaissant plusieurs fois jusqu’à s’éteindre paisiblement en fin de morceau. War on Drugs utilise le rock épique comme une matière qu’il découpe et rafistole avec les moyens du bord, comme un artisan qui aurait récupéré des stocks de matériaux industriels pour les plier à ses exigences.

Au cours des dernières années, on a vu pas mal d’artistes estampillés « indie » se frotter à la musique commerciale avec plus ou moins de succès. La plupart du temps, leur démarche s’accompagne d’une posture postmoderne qui consiste à mélanger les genres avec un brin de cynisme. Adam Granduciel est peut-être le seul de ces artistes à ne pas seulement être sincère dans son utilisation du rock commercial mais plus encore à faire de ce rock commercial un instrument même de vérité, comme si le caractère lisse de cette musique là servait de révélateur à ses sentiments.  Je pense à toutes les personnes qui ne vont pas percevoir cela et continueront de ne voir dans le son de ce disque qu’une vaine tentative de plaire au plus grand nombre. C’est avec cette idée en tête que je me retrouve sur le parvis de ma faculté et qu’avant d’entrer dans l’ascenseur, j’éteins mon téléphone et replonge lentement dans mes soucis quotidiens.

The War on Drugs, Lost in the Dream, Dead Oceans (2014)

Par Yann

(crédit photo : Dustin Condren)

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