Lu est éprouvé

On nous fait chier, on nous culpabilise. Soi-disant qu’il faut profiter de chaque instant en chantant palapapa. Mais, chaque instant de chacune de nos journées ne mérite pas forcément d’être vécu. On a bien le droit de se faire chier de temps en temps. L’ennui est aussi une forme de résistance. Si on ne fait pas gaffe, on se retrouve facilement à prendre des cours de cuisine moléculaire ou on s’hypothèque un rein pour un abonnement dans une salle de sport ; le mot « sophrologie » apparaît bien trop souvent dans nos monologues. Ça occupe c’est sûr, mais ça nous coupe du vide, ça nous coupe de la force, ça nous détourne d’événements en apparence anodins qui surgissent au hasard et qui peuvent, si on n’y prête pas attention, se révéler importants sinon péculiers. Tant et tant sans mise en garde qu’au cours de la semaine écoulée, quelque chose est arrivé à Lu. Il a laissé la fracture s’approcher, sans aller vers elle, sans y penser, sans entreprendre quoi que ce soit et ce fut un achèvement pour l’amoureux de Paris qu’il est. Ceux qui ont la chance de vivre ou de travailler dans la Reine des cités, dans le joyau de la création humaine, dans la plus belle des choses à être sous le ciel, savent que l’épreuve de Châtelet-les-Halles est un moindre sacrifice pour avoir le droit de se sentir (d’être) supérieur aux provinciaux. Pour Lu, l’amant d’en dessous, il s’agit plutôt d’un terrain de jeu un peu malsain dans lequel il prend un plaisir de petit mec médiocre à détester éhontément son prochain ou sa prochaine sans distinction de taille, de race, ou d’odeur. Ce putain d’autre toujours trop lent, trop à gauche ou trop à droite, trop gros, trop moche, trop tout. C’est pensée commune : le métro est un bouillon de doutes, personne n’étant vraiment à sa place. Chacun percute le malaise de l’autre, en le partageant sans l’appréhender. C’est dans le métro que l’on peut comprendre le vrai égoïsme de l’homme universel, sa cécité et sa surdité. Il arrivait à Lu de faire des choses dont il avait un peu honte après coup, et dont il était un peu fier également. Il lui arrivait de se coller derrière quelqu’un alors même qu’il aurait très bien pu le contourner, et de siffler à son oreille avec dédain afin que le malheureux s’écarte et le laisse passer. Le petit sifflet vif et soudain, briseur de flux, comme une marche ratée. Il devenait, à sa grande honte, ce type à cause de qui il est permis de désespérer et de trouver des excuses à des horreurs qui offensent notre morale (cette chose bébête et surannée). L’étouffement est toujours très bref. Souvent, il se demandait si ça s’était vraiment produit. Il avait droit à des regards consternés. Il devenait subitement « le gros enculé du métro ». Celui qui habite les histoires qui commencent par : « Je t’ai pas raconté ce qui m’est arrivé dans le métro… « . Un jour, deux italiennes se sont signées en le laissant passer. Ceci est dit, mais il y a autre chose. Car Lu n’est pas un si triste sire et l’évocation seule des choses honteuses est une paresse dont je viens de me rendre coupable par réflexe davantage que par malveillance. Ainsi, autre chose. Le pain quotidien de Lu s’émiettait entre la ligne 11 du métro et la ligne A du RER. Personne ne faisait ce trajet plus rapidement que lui. Ceux qui le connaissaient savaient que non seulement c’était un gars beau et intelligent mais qu’en plus il marchait plus vite que Viggo Mortensen. Lorsque le grouillement perpétuel lui laissait un pas d’élan, il pouvait alors slalomer entre les travailleurs avec une virtuosité presque animale, souple et féline. Parce qu’il n’y pensait pas, il laissait ses sens seuls le guider entre les valises à roulettes, les coudes affûtés, les poussettes blindées et les clandestins à jamais sisyphés par des ballots grotesques plastifiés de noir poubelle et renforcés par des couches multiples de chatterton marron. Si d’aventure il trouvait sous ses pieds des tapis roulants gigantesques, il ne se sentait plus de joie. On le voyait prendre de la vitesse et s’envoler dans les sillons de béton nu, les pans de son manteau noir battant ses mollets comme des voiles de caravelles. Il était le prince Actarus sous la montagne. Il était le puits du futur surpris à bercer sa mélancolie sur le pont d’un Battlestar. Il était ce gonze heureux de délier ses grandes jambes sans détour ni camisole. Sur son chemin couraient trois tapis roulants. Il y a encore quelques années, on en comptait cinq, jusqu’à ce que quelques « meetings » aient lancé des travaux de castration. Le matin, deux emmenaient les banlieusards vers leur openspace alors qu’un seul l’envoyait lui vers la banlieue qui est triste. Le soir, c’était l’inverse. Il arrivait qu’un des trois tombe en rade, alors les deux restants alternaient le flux et c’était marre. Parfois l’horreur aussi quand les trois étaient en panne. C’était toujours un abattement pour Lu quand ça se produisait bien que le changement de revêtement du sol l’interrogeait sur la subtilité de ses sens mêmes aux travers d’une semelle de cuir (ou de caoutchouc). Car on ne marche pas de la même façon selon le sol qui nous porte. En surplus, il s’était toujours demandé quelle devait être la sensation lorsque le tapis s’arrête alors que l’on est dessus. Il n’avait jamais osé le dire à quiconque, mais ça faisait treize ans, depuis qu’il était arrivé à Paris, qu’il soupirait en secret à l’idée de vivre cette expérience. Or ça, voilà, la semaine passée, le miracle a eu lieu et a dépassé ses espoirs les plus fous. Il n’était pas plus malheureux, ni plus heureux qu’à l’ordinaire. Il écoutait l’album de Jesu et Sun Kil Moon en planant sur le tapis roulant qui soudain – la farce – s’arrêta. Il pensait qu’il trébucherait, lorsque solitaire il se faisait le film, mais non. Pas du tout. Brusquement, il fut comme enveloppé d’une tiédeur confortable et bienveillante. L’instant ne dura qu’une demi-seconde et il eut à peine le temps de sentir le demi guili lui chatouiller le ventre. C’était une petite mort certainement et son étreinte fut pour le moins saisissante. Il n’eut pas vraiment le temps de s’appesantir sur le moment, mais plus tard, il réalisa qu’il venait de vivre quelque chose de grand et d’unique, comme une déchirure dans le tissu de la réalité normale qui se lève tôt et qui paye ses impôts. Il eut le sentiment de subir un reboot, d’être un born again motherfucker, sans Dieu ni maître, mais avec la vérité du tapis roulant qui s’arrête sans prévenir et qui change jusqu’à la lumière des néons blancs. Il ne voulait plus vivre que pour ces moments d’exaltation pure. Il le savait, il en avait la preuve. Tout est possible, tout arrive. Il comprenait que la prochaine étape, encore plus belle, serait de subir un changement de direction du tapis. Il se voit presque au bout du truc et tout à coup, sans raison aucune, le tapis s’arrête, et repart doucement dans l’autre sens… Ça doit forcément arriver. Ça lui arrivera à lui, il le fallait. Toute la journée qui suivit, il recréa l’événement dans sa tête, anticipant le mouvement et essayant de feindre la surprise. Il tenta de reformer le frisson dans ses membres, de ressentir la vibrante chaleur qui l’avait caressé. Il riait de sa propre niaiserie quand personne ne le regardait. Le soir, il avait rendez-vous dans un bar de la rue Saint-Maur avec son amour. Il se demandait s’il comprendrait l’unicité de ce qu’il avait vécu tout en ayant la certitude qu’il ne pourrait faire autrement que de se foutre de sa gueule, tant par désarroi que par méchanceté implicite. Au bout de sept heures d’une conversation dans laquelle il n’avait pas d’espace, il réussit enfin à placer son mot, à placer son espoir enfin récompensé, à expliquer, le plus simplement du monde qu’il avait bien été sur un tapis roulant qui s’était soudainement arrêté avec lui dessus et qu’il savait désormais ce que ça faisait, ce qu’on ressentait, dans un moment tel que celui-là. Il faisait partie de ces gens qui avaient vécu ça. Sa logorrhée achevée, c’est sans la moindre émotion que son amour lui cracha : « Moi ça m’est déjà arrivé plusieurs fois. J’ai même été sur un escalator qui s’est arrêté, alors que j’étais dessus. J’ai su les portes tournantes bloquées des minutes entières. J’ai vu des grands huit rouges mordre des rails en forme de toiles d’araignées et des chenilles, en fer vert et jaune, coincées, le cul à la lumière et le nez dans l’abîme ». Elle riait du dépit de Lu. « C’est ainsi tout ce que tu as à me dire ? Faut-il que tu sois sot pour penser que l’histoire d’un tapis roulant puisse être intéressante ? As-tu seulement pris le temps de réfléchir ? Je parie que non ». Un goût métallique monta au fond de la gorge de Lu et son estomac se cambra avec dépit. Pourquoi n’avait-elle jamais rien dit, et pourquoi se montrait-elle soudainement si froide ? Il cacha sous sa main sa lèvre qui tremblait. Le ridicule et la honte le firent souffrir davantage qu’il ne l’admettrait jamais. Il bredouilla quelques inintelligibilités en faisant semblant d’avoir remarqué quelque chose, loin par dessus les épaules de son amour. Tout ça pour ça, pensa-t-il avec amertume. Il s’était une fois de plus fourvoyé du tout au tout. Une voix en lui, celle de son amour peut-être, le maudissait : « L’ennui ? Une résistance ? Imbécile ! Lâche ! Va donc faire quelque chose, quoi que cela puisse être ». La soirée s’effondra avec morosité. Plus tard, au croisement du songe et de la veille, Lu se dit que tout de même ça devait être étonnant d’être sur un tapis roulant qui tout à coup s’en va dans l’autre sens.

Par Max

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