White Denim, Stiff (2016)

« En arrière toute ! » L’appel lancé par le capitaine Petralli résonne dans tous les coins du sixième album de White Denim. La traversée fut houleuse pour ceux qui, finalement, n’auront jamais réussi à pécher autre chose qu’un succès critique, et n’auront jamais converti la masse à leur rock fiévreux, polymorphique, également passionnant sur disque que galvanisant sur scène. Ce n’est pas faute d’être insuffisamment armé. Après le fantastique « D », qui passa as inaperçu as les autres albums, le sort était jeté telle une ancre au milieu du fracas. La sentence fut rude. Le destin de White Denim s’en est allé rejoindre celui de John Stockton, Patrick Ewing et Charles Barkley. Toujours au top. Jamais champions.

C’en était sûrement trop pour le batteur Josh Block et pour le guitariste Austin Jenkins. Depuis la précédente escale à « Corsicana Lemonade », ils sont partis naviguer sous d’autres latitudes au service d’un homme-âme gentil, dont je refuse d’écrire le nom, par rancune et désœuvrement, et surtout parce que j’ai mal à mon White Denim en réalisant que je ne les verrai plus sur scène batailler à corps perdu avec Petralli et Terebecki au cours d’improvisations extra orbitales tous muscles tendus, dans une tornade de délires saturés qui me laissait à chaque fois sur les genoux, le regard vide, simplement très heureux d’être en vie. Non ! Voilà l’implosion ! La saloperie auto-immune… J’avoue m’être demandé si ça pouvait seulement continuer avec la moitié de l’équipage amputé. Et c’est salaud de dire ça, mais graphiquement, il y a quelque chose qui ne colle pas avec les nouveaux mecs et ce ne sont pas les quelques vidéos moches glanées à droite et à gauche qui me donneront une meilleure impression. Par ailleurs, les deux titres, « Holda You (I’m Psycho) » et « Ha Ha Ha Ha (Yeah) », pourtant excellents, balancés en avant-première, n’ont pas réussi à ôter de ma bouche la saveur amère, et cette désormais certitude qu’une page était tournée.

Cependant, j’ai eu tort de douter. White Denim a toujours été le vaisseau de James Petralli, et de lui seul. Steve Terebecki est un second capable de moment d’héroïsme grandiose et Josh Block, puis Austin Jenkins furent des soldats vaillants, mais c’est Petralli qui a toujours tenu la barre, et c’est encore lui qui brave la tempête aujourd’hui. Une seule écoute m’a suffi pour maudire mon manque de foi. A quoi pensais-je ? Pourquoi avoir cédé au même cynisme que je fustige chez le citoyen lambda ? « Stiff » est une réussite véritable, bien plus fun que la situation aurait pu le laisser entendre. « En arrière toute ! », dans la bouche de Petralli, c’est une façon de souligner la tenue résolument rétro de ce nouvel ouvrage. Il est loin le temps où l’on pouvait tisser des liens entre White Denim et les Minutemen, le Blues Explosion ou encore 31 Knots. Les rouleaux post-punk et les vagues psychédéliques n’imprègnent plus les soubresauts volcaniques ni les brusques changements de cap caractéristiques de « Workout Holiday » et de « Fits ». Ce sont les années soixante-dix, désormais, qui transpirent entre chaque accord, que ce soit via de vieux plans de Boogie Rock ou via des Chaloupes Soul jetées sur une mer d’huile dans laquelle se plonge un soleil brûlant comme une orange. Et nous de rouler du boule sans entrave, sous le joug de ces neuf salves groovy en diable, gorgées de sucre et de gluten, sensuelles comme un cul d’bonne femme (vert, bleu, rouge, jaune… le creux du génie).

Petralli pète le feu, chante et shredde comme s’il avait encore vingt ans. Je ne peux cependant m’empêcher de penser cet abandon total aux 70’s – amorcé il y a longtemps, il est vrai, mais davantage authentique et revendiqué sur « Stiff » qu’il ne l’était sur « Corsicana Lemonade » ou sur « D » – comme étant le fruit de longues heures passées en position fœtale à se demander s’il y avait encore de la force et de la raison à poursuivre une odyssée dont l’issue revêt inévitablement la silhouette d’une épave submergée. Souvent, le réflexe est de retourner à ses premiers amours ; vers quelque chose dont on a déjà éprouvé la difficulté et dont on est sorti vivant. C’est peut-être ce qui s’est passé, sans que ce ne soit un aveu de faiblesse ou un dernier baroud avant de baisser le pavillon. Nulle balise ici, les trois premiers titres me font au contraire l’effet d’un crochet du gauche, du droit, et enfin d’un uppercut. « Adrienne ! » Ça groove, je l’ai déjà dit et ça suave aussi. « Take it Easy » ouais… On passe du tout, au tout. J’aurais bien du mal à citer une chanson plutôt qu’une autre. En soit, c’est une nouveauté, car si aucun titre de White Denim ne fut médiocre, il y en a toujours qui se détachaient avec évidence. Sur « Stiff », j’observe une plus grande homogénéité ou alors c’est vraiment que tous les titres se valent en qualité. Au final, la satisfaction est à la mesure du soulagement, immense et radieux.

J’ai gardé, pour la soif, la question des nouveaux matelots, et dans ma grande mansuétude, je veux bien leur reconnaître certaines qualités – la docilité en premier lieu (voir, leur tête de hispters). Je n’ose cependant imaginer ce qu’aurait été le disque avec l’équipage d’origine. J’ai également gardé pour la fin, la question du titre : « Stiff ». Visiblement, une version antonymique de « Fits », le deuxième album de White Denim, pareillement à la chanson « Mirrored in Reverse » qui fait écho à « Mirrored and Reverse ». J’ignore le fin mot de l’histoire, s’il y en a un. Peut-être s’agit-il de reprendre les choses où elles en étaient avant que Jenkins intègre le groupe, de retrouver une certaine forme d’innocence. Seule la musique compte à la fin. Les histoires ne sont là que pour nous faire patienter entre deux écoutes.

Pour conclure, ce qui s’annonçait comme un naufrage pathétique se révèle être, à l’inverse, une manœuvre admirablement exécutée. Le temps de la grisaille n’est pas encore arrivé. Petralli et ses sbires (quels qu’ils soient) en ont encore plein leurs filets de riffs frénétiques et de refrains à tomber. La promesse sera tenue de ne plus douter d’eux.

Par Max

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