Hotel Overture (bye bye Gato Barbieri)

Un jour vers mes 25 ans j’écoutai El Pampero, et je fus dépité. Cet album de 1972 était le premier solo live du trépassé argentin de ce 3 Avril – à 83 ans tout de même. Je fus dépité, car le nom et l’idée du son de ce saxophoniste représentait un instant musical fort de ma fin d’adolescence. Et rien de ce que j’entendis alors dans cet album pourtant renommé ne pouvait avoir la même importance que ce flash lyrique d’extrême jeunesse. Je parle de cette intervention de seulement quelques minutes lors du premier titre de Escalator Over The Hill signé Carla Bley. Avant que je découvre ce massif ardent dans son ensemble, mon oncle avait malicieusement – je pense – placé quelques extraits, les plus  « rock » (comme une partie du titre Rawalpindi Blues, marquée par un solo électrifié de John McLaughlin), sur une compilation de titres variés passés directement des vinyles de sa collection sur une k7 audio. Plus tard je demandais à écouter l’ensemble, car je m’étais via quelques premières escalator over the hillrencontres solitaires magiques, ouvert au jazz (Thelonious Monk, Charlie Mingus, Miles Davis sont les premiers monstres de la catégorie croisés adolescent), et le rock, même au sens le plus large, ne suffisait plus à assouvir toute ma curiosité.
Découvrir Escalator Over The Hill par le début, c’était donc tomber sur Hotel Overture. Soit un petit quart d’heure (ce qui me semblait fort long pour un seul titre à cet âge) comme découpé en plusieurs mouvements et brassant tant de mondes absolument inédits pour des oreilles encore naïves et presque vierges: Free Jazz furieux, influences cabaret à la Kurt Weill, drôles de fanfares, musique d’orchestre classique (Non un potage mélangé au goût homogène, mais un kaléidoscope déchaîné qui ne cesse de s’enrichir, en montagnes russes, tout le long de l’ensemble de l’oeuvre, couvrant trois LP à sa sortie en 1971). Curieux donc, mais aussi saisi par tous ces sons que des musiciens avaient crée à l’insu de mon imagination, les bougres ! (je chéris toujours à 35 ans ce sentiment absolument exalté lorsque que je découvre de nouvelles façons insensées de faire de la musique, des plus simples aux plus tordues). Il serait tentant à cet endroit du texte, de partir vers un panégyrique interminable et diverses explications à propos dudit « Opera Jazz », mais (je vous renvoie donc ici et , pour lire ce qu’a pu représenter cette oeuvre et la foule de musiciens extraordinaires et variés qui y ont participé), fichtre un peu de respect les polatouches, c’est le Gato qui est mort, pas Carla; et il y a surtout ce solo qui eût tant d’impact sur moi ! Ce solo qui débute peu avant la huitième minute, et qui m’a ouvert les portes du frisson par la dissonance et par le dépassement des limites habituellement autorisées de l’instrument. Ce moment où la question du juste et du faux de la note (au sens occidental) s’efface totalement face à la puissance expressive du rendu. Par la suite, je suis allé plus loin, j’ai aimé plus radical, Albert Ayler, Ornette Coleman, The Art Ensemble Of Chicago. Mais il fallait bien une transition, une révélation dirais-je si j’étais chrétien. Cette explosion au saxophone, peut-être aussi car encadrée par le sens de la composition et de l’aventure mondiale de Carla Bley, en fit office. J’avais déjà un peu goûté des transes de John Coltrane qui menaient vers ces territoires (pas encore les plus extrêmes de sa fin de carrière cependant), mais l’agression dissonante n’était pas de même nature.
Gato Barbieri est parti il y a trois jours, et si je tente de ressusciter un moment par des mots un peu pâles ou même des notions, c’est bien un trouble des sens qui a été réveillé en apprenant cette nouvelle, celui d’une émotion capitale que j’avais oublié avoir vécue, et qui fut à la fois quasi extatique et cap vers de nouvelles soifs. En une poignée de minutes soufflées.

Vous pouvez écouter le solo isolé de Gato Barbieri sur Hotel Overture en cliquant ICI

Le Titre Hotel Overture dans sa totalité

Le titre Rawalpindi Blues ( sur lequel on peut noter la présence de John McLaughlin et Don cherry )

Gato Barbieri, El Pampero

 

Par Polatouche Premier

Dessin : Stanislas Gros

 

 

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