Material, American Songs (1981)

polalydonMaterial est un des nombreux projets de Bill Laswell, encore que « nombreux » soit un terme un peu léger, jetez un oeil là-dessus tandis que vous garderez l’autre pour continuer à lire cette chronique passionnante. Bill Laswell donc (bassiste, musicien au sens large, compositeur, producteur, chauffeur poids lourds, hockeyeur sur terrain meuble, coiffeur pour girafes…) n’est pas le genre de gars à sortir un album et à parader ensuite en gueulant « j’ai sorti un album, je peux crever peinard ». Non, le temps qu’il mettrait à articuler cette phrase, six autres albums seraient déjà prêts, tandis que douze autres seraient en fabrication, alors même qu’il serait en train d’enregistrer avec Miles Davis aux Bahamas et de jouer aux échecs avec les doigts de pieds en même temps. Bon ok, pas Miles Davis car il est décédé mais au moins un gars de sa trempe (même s’il a bien travaillé pour lui sur l’album « Panthalassa »). Inlassable bosseur donc, puisque non content de faire ronfler sa grosse basse poisseuse sur des centaines d’albums et de scènes du monde entier, il produit des artistes de tous bords, qu’il s’agisse de funk, de world, de jazz, de musique expérimentale, d’ambient, de dub, de proto hip-hop, de métal déviant ou de tout ça en même temps. Il a même produit Sapho et remixé Enrico Macias, respect. C’est pas tant que notre Billoute s’éparpille, il ne sait tout simplement pas faire autrement. Parfois, on a quand même envie de lui demander de ranger un peu sa chambre tant tel morceau de Material serait sans doute mieux sur tel album de Praxis ou tel autre de ses albums solos sur un album de Massacre et le contraire du vice-versa.

MaterialMais revenons à Material, ou du moins au tout début de cette formation car c’est celle-ci qui nous intéresse, la suite de la discographie du groupe allant clairement s’orienter vers un jazz-fusion aux accents world parfois un peu fade (malgré des line-up impressionnants), tout en passant par la case dance music un brin pataude avec « One Down » (1982) sur lequel on trouve notamment une des premières apparitions de Whitney Houston au chant. Pas le meilleur album de la formation d’ailleurs, loin de là mais c’est comme ça qu’il procède notre Billoute, c’est à dire qu’il fait ce qu’il veut quand il veut, avec qui il veut et dans le genre qu’il veut. En l’occurrence ici avec le tout jeune et brillant batteur Fred Maher (quinze ans à l’époque de l’enregistrement du 4 titres en question « American Songs » et futur batteur de la formation Massacre, ensuite remplacé par Charles Hayward du non moins fabuleux trio This Heat), mais aussi Bill Bacon (drums/oeufs au plat, royal sur « Discourse »), Cliff Cultreri et Robert Quine (guitars), ainsi que Michael Beinhorn (claviers). Des guitares absolument divines soit dit en passant, alternant les noises hystériques façon Arto Lindsay et les lignes mélodiques acides.

Material-Scret-Life-2Alors pourquoi avoir choisi de parler de ce 4 titres en particulier et pas de Material dans son ensemble ? Et bien parce que la musique qui s’y trouve n’aura plus d’équivalent par la suite, à savoir un post-punk dubby un peu crade (et chanté alors que Material est souvent instrumental) dont le charme m’envenime encore le ciboulot trente ans après l’avoir découvert. Ne possédant l’objet qu’en vinyle (sous la forme « Secret Life », compilation du 4 titres en question et des deux EP « Temporary Music », très bons eux aussi mais instrumentaux), j’ai eu toutes les peines du monde à trouver ces morceaux au format numérique. Heureusement, je finirai par dénicher la chose en plongeant les mains dans je ne sais plus quel torrent de montagne, promptement aidé du poto l’Abominog, mari de Kylie (Minog) sans qui tout cela ne serait jamais arrivé. Suite à quoi j’ai fébrilement téléchargé le doss, double-cliqué et paf en pleine tronche, retrouvailles émues, larmichette, fraîcheur, danse péruvienne à dos de lama, chef d’oeuvre intemporel. On se demande même pourquoi ce EP ne possède pas une aura plus soutenue auprès (par exemple et entre autres) des fans de la « Metal Box » de PIL, sortie elle, en 1979 et qui a probablement du faire un effet boeuf à notre Laswell, même si les deux albums ne sont pas vraiment comparables musicalement. Laswell travaillera d’ailleurs quelques années plus tard avec ces mêmes Public Image Ltd. pour l’album « Album » (si si) mais aussi avec Jah Wobble à plusieurs reprises, ancien bassiste du dit-groupe.

Bill-Laswell« American Songs » ce sont donc quatre tracks, oui seulement, absolument formidables de modernité et de violence souple, en admettant que la violence puisse être souple. Du post-punk qui réverbe, qui delay, qui grince tout en rebondissant souplement grâce à la basse ronde et massive du gars Laswell et au groove impeccable des deux batteurs. C’est pourquoi je n’hésiterai pas à dire qu’il s’agit réellement et pour le coup, d’un disque culte au vrai sens du terme, culte par le fait qu’il ne soit jamais vraiment sorti de l’ombre, culte par sa rareté également, même s’il fut édité et réédité sous plusieurs formes, avec packagings différents histoire de brouiller encore plus les pistes. Culte enfin parce qu’une poignée d’adorateurs hindous en toges mauves y voient là des standards, des incontournables, des références, des machins que s’ils n’existaient pas on serait tout malheureux, un peu comme ce truc, sans doute issu du croisement entre un hibou, un lapin nain et du papier cadeau. Ah non, c’est un chat, au temps pour moi.

chat-papier-cadeau

 

Par Bob Flub

Une réflexion sur “Material, American Songs (1981)

  1. L’article est excellent; mais ça je te l’ai déjà dit par mail. J’ai enfin écouté les vidéos par contre, et oui c’est fort intéressant. je connaissais pas du tout ce projet là de Bill ( j’étais plus branché sur son côté coiffeur pour girafes ces derniers temps ). J’ai surtout aimé les deux derniers titres.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *