Clean Girls, Despite You (2015)

Initialement, j’avais débuté ma chronique en évoquant mon amnésie concernant la découverte de l’album « Despite You » des Clean Girls. Est-ce que c’était via Bandcamp (je penche vers cette idée) ? Est-ce que c’était via une chronique ? Via le hasard froid et implacable ?  Impossible de m’en rappeler. Amer as usual, j’avais réussi à placer un petit tacle à l’encontre de mes amis qui ne me font jamais rien découvrir, que ce soit en musique ou en tout autre chose, et qui n’auraient été capables de me prescrire Clean Girls, non plus qu’aucun autre groupe qui n’ait au minimum vingt ans de « carrière ». Comme un con, faisant quelques recherches, ou croyant en faire, googlant nonchalamment en pensant à autre chose, la première chronique sur laquelle je suis tombé débutait exactement sur la même idée. L’auteur (n’est-ce pas) s’interrogeait comme je le faisais, avec peu ou prou les mêmes mots que moi. Pour la quarante-troisième fois ce jour-là, je réalisai que je n’étais pas cet être unique. La manière dont j’abordais certaines choses, comme la musique, aussi obscure puisse-t-elle être, était tristement commune et avait si peu d’intérêt. C’est sur cet abattement égotique que ma main gauche intervint. Joints en forme de bec, ses doigts remuaient à mesure que de ma bouche sortait, avec une petite voix fluette, la question suivante : « Comment as-tu découvert Clean Girls ? » Je restai interloqué un moment avant de répondre d’une voix normale : « Justement, je ne m’en rappelle pas. Et je ne suis pas le seul dans ce cas apparemment.  » Ma main gauche me regarda avec tendresse : « Qu’est-ce ça peut faire, tu n’as qu’à… « . Sa phrase resta en suspens, inachevée pour l’éternité, mon attention n’était plus là. Une créature de la forêt nous observait, en poussant des grognements goguenards, entre deux gorgées de kirsch. Au bout d’un temps, elle finit par s’approcher et, ôtant son haut-de-forme, me tint à peu près ce langage : « Tu parles tout seul ?! Ça craint. » Embrouille au pays des sous-bocks ! Je me levai comme d’un ressort et pompeusement déclarai : « Je ne parle pas, j’écris ! Et je ne suis pas seul ». Ma main gauche d’un majeur plein d’orgueil se dressa entre moi et mon apostropheur. J’espérai paraître suffisamment confiant pour qu’il s’éloigne sans avoir à en dire davantage. « Tu écris sur quoi ? ». Je crois bien avoir eu un mouvement de recul. « Cela ne vous regarde pas.  » Pourquoi l’avoir vouvoyé ? Est-ce une preuve de faiblesse ? Pourquoi avoir dit « cela » au lieu de « ça » ? Suis-je prétentieux ? J’ai une mèche de ch’veux qui rebique ? Je me pose trop de questions ??? « Allez, sois sympa… Tu écris sur quoi ? – J’écris sur l’album « Despite You » d’un groupe qui s’appelle Clean Girls ». J’eus deux absences quasiment coup sur coup. L’une avant d’avoir prononcé cette phrase à haute voix, l’autre juste après. A priori, les deux ont eu une durée équivalente mais je ne saurais être catégorique. Il me toisa de toute sa hauteur et je notai un infinitésimal changement de couleur dans ses plumes transversales ce qui, comme me l’avait expliqué un ami versé dans ce savoir, traduisait un changement d’humeur qui pouvait aller de l’exaspération passagère à l’insulte grasse sur les fringues et la famille. « C’est quoi comme genre ? » Sa voix se faisait plus rauque et plus « tombante ». « Un genre de punk, noise, avec comme qui dirait un relent de trash… » J’étais presque lancé. Il tourna la tête sans rien dire et s’en retourna sur son tabouret. Vexé, et plus lancé du tout, j’ai manqué faire ce que tout le monde aurait fait à ma place, abandonner cette review qui ne voulait pas s’écrire, quitter ce bar, et passer à autre chose. C’eut été trop vache envers ce groupe. Il mérite que je m’y attarde. Alors plutôt que de parler de ma petite gueule, il fallait que je trouve les mots pour lui rendre hommage. Car Clean Girls est un groupe spécial, c’est une évidence. Rarement je me suis laissé surprendre par tant de violence et par tant d’agressivité dans le son même, davantage que dans la musique. Ce n’est ni dans ma nature d’aller au devant d’elle, ni dans mes goûts. Je n’ai pas encore éprouvé le besoin de faire semblant d’avoir une culture trash plus extrême qu’elle ne l’est en réalité, afin de pouvoir saigner en cette brillante société toute de noir vêtue. Je suis un fan d’Elliott Smith, goddamn it ! Pour autant, chez Clean Girls, cette rage ne me semble pas être l’expression d’une posture et d’une allégeance à un genre et à ses codes, mais bien la déclaration sincère d’une frustration et d’une colère qui ne peuvent que paraître légitimes si l’on se penche un instant entre les lignes de guitares sursaturées et cette voix terriblement défaite, passée au filtre d’un mégaphone tombant en poussière. De plus, il y a bien cette histoire entrelue, à propos des trois membres du groupe qui ne peuvent répéter qu’une fois par semaine à cause de trop de boulot. C’est suffisant pour devenir fou, et c’est surtout la qualité qui en résulte qui est étonnante. Car on en a vu passer des groupes de cadres salariés, crânes chauves, ventres qui poussent, l’autoproduction triomphante. Do it toi-même car personne d’autre ne voudra y foutre ses doigts (oui, je pense à la même chose que vous). Mais les Clean Girls sont d’un autre standing et ont d’autres convictions. Eux-mêmes le disent, ils ne jouent pas de leurs instruments, ils les « battent ». Ce sont les coups et contrecoups qui pleuvent soudainement dans notre crâne quand on appuie sur « play ». J’ai bien essayé de baisser le son mais l’impression d’urgence et de tension perdure et ce sont les fantômes les plus proches qui se réveillent les premiers. J’aimerais être capable de garder une distance distinguée mais j’aime trop ce que j’entends et je dois prendre sur moi de ne pas tomber dans l’élégie enamourée. Déjà la nostalgie rétroactive, absurde, est à l’œuvre et je me prends à me rêver plus jeune écoutant « Despite You » sur une cassette au verso d’une compil SST. C’est un mauvais nuage qui passe et je n’y pense plus. L’album n’a pourtant qu’un an, mais je n’entends plus le temps, donc ça ne veut rien dire. Je ferme les yeux et je serre les dents. Les jours passent et je n’ai toujours pas d’angles. Néanmoins, il y a ce type qui vient me taper sur l’épaule. Nous nous connaissions, en passant, il était fan des Pixies. Peut-être l’est-il encore. « Qu’est-ce que tu deviens ? ». Une conversation neutre. « Est-ce que tu as entendu parler de Clean Girls ? » « Oui bien sûr ». Les regards devinrent moins appuyés et la voix retrouva de sa couleur provinciale. Le mec me mentait. « Tu sais… » Il se redressa doucement alors que j’avais décidé que décidément c’était un con. « La musique d’aujourd’hui est tellement fade… » Je ne voulais pas entendre cette mélopée. Je ne le veux jamais. Il vit mon dos s’éloigner à grands pas et moi je sentis au bout de quelques pas sa serre se refermer sur le col de ma veste et me tirer vers l’arrière avant de me flanquer par terre au milieu des odeurs de plâtre et de plastique. Il avait les yeux tout rouges et sa bouche écumait un léger bouillon de glaire. Je sentis une goutte visqueuse et légère tomber sur ma joue et s’étioler soudainement au-delà de mon cou. « Tu crois vraiment que j’en ai quelque chose à foutre de ce que tu penses ? » Visiblement, il en avait quelque chose à foutre mais libre à moi de ne pas l’admettre et de lâchement tenter de me tirer de cette situation qui m’avait coupé et la chique et le souffle. Il se redressa en agrippant toujours mon col. D’un balayage ferme, je me dégageai de son emprise et me relevai en titubant. J’espérai très fortement qu’il ne me frappe pas au visage. Mais s’il fallait y aller, j’irai. Autour de lui s’était regroupée une bande de trentenaires à la barbe franche, la frange rase, et le petit col par dessus le petit pull. Ma connaissance titubait elle aussi et en me montrant du doigt reprit son invective : « J’parie que ça existe pas Clean Girls ! T’as sorti ça pour m’humilier ». Toutes ces pensées qui s’étaient enchaînées les unes aux autres pour aboutir à cette explosion de doutes et de mauvaise compréhension, me semblaient à priori inintelligibles, du moins dans l’immédiat, et même après, en y repensant, j’éprouvais le même étonnement. Rien de comparable cependant avec ce qui suivit. Je le vis plonger la main dans sa banane en cuir marron et en retirer une tronçonneuse Husqvarna rutilante avec des décalcomanies de flammes sur le côté et une tête de mort au bout de la ficelle. Son visage transpirant de larmes était découpé par un sourire en forme de raie qui dévoilait deux rangées de fines dents que je devinai tranchantes et malveillantes. Le bruit du moteur qui s’emballe. La belle mécanique efficace. Je me jette au travers de la baie vitrée et je cours. Derrière moi, le bruit me poursuit et j’entends les glapissements du crou de l’autre taré, sous mes pieds je sens les bris de verre se fendre et s’écraser. Je perds haleine rapidement mais je tiens bon et au bout d’un moment, je me retrouve seul au milieu d’une rue en briques jaunes. Les mains sur les genoux, je reprends ma contenance. Je déglutis péniblement et l’idée me vient tout à coup que le son de guitare de Clean Girls est à rapprocher de celui de Hüsker Dü mais je n’en suis pas si sûr alors je me dis qu’à l’instant où je rentre chez moi il va me falloir ressortir mes vieux albums, histoire d’en avoir le cœur net. Une fois passé le seuil de ma porte, j’ai changé d’avis et sans état d’âme, j’ai écouté le dernier disque de Half Japanese.

Par Max

Une réflexion sur “Clean Girls, Despite You (2015)

  1. Avant d’écouter le bandcamp, je suis allé sur Youtube, il n’y a qu’une seule vidéo avec interview et live, je te confirme que j’ai immédiatement pensé à Hüsker Dü !

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