Cinq choses qui m’ont fait remonter la pente après le 13 novembre 2015

Comme beaucoup d’entre vous, j’ai passé la soirée du vendredi 13 novembre à naviguer entre chaînes d’information en continu, réseaux sociaux et SMS sur mon téléphone portable. Enseignant à l’université, j’avais cours le lendemain. J’avais prévu de faire cours sur le modernisme et le postmodernisme à mes étudiants de première année. On aurait parlé de James Joyce, de Schönberg, de Derrida, de Foucault, de Lyotard, de Butler, de la nécessité de désagréger le réel, de se méfier de tout méta-narratif. Bref, la civilisation aurait dû l’emporter. Seulement, au lieu de cela, nous avons fermé nos portes, ne sommes pas allés enseigner ou manifester – nous n’en avions pas le droit – et avons dû lentement remonter la pente. Cela voulait dire : couper la radio et la télévision. Que nous restait-il pour retrouver espoir en l’humanité ? La raison ? Nous avions déjà misé dessus en janvier et à l’évidence ça n’avait pas fonctionné. La politique ? Nous nous apprêtions – une fois de plus – à voter en masse pour l’extrême droite. L’amour ? Oui, peut-être, mais nous n’avions pas la tête à ça. Il ne restait donc que l’art. Voici cinq de ces petites choses qui m’ont permis de remonter peu à peu la pente.

5. La voix de Heather McEntire

Elle est la chanteuse / guitariste / auteure / compositrice du groupe de Durham (Caroline du Nord) Mount Moriah et a la voix la plus bouleversante de la country alternative actuelle. Ce n’est pas audible immédiatement mais ce qui différencie ce groupe de la myriade de formations évoluant dans ce style au Etats-Unis, c’est, outre cette voix souple, réconfortante, la présence du guitariste Jenks Miller, qui est aussi le cerveau derrière le projet Dark Folk Horseback, que je vous conseille vivement d’écouter. Mount Moriah produit un folk rock très ligne claire mais si l’on tend l’oreille, on sent que les guitares sont toutes en tension, prêtes à exploser. Le groupe a deux disques à son actif et le troisième, How to Dance, sortira prochainement chez Merge.

4. La noise pop fougueuse et éthérée de Marriages

Mené par la chanteuse / guitariste Emma Ruth Rundle, Marriages produit exactement le genre de musique que j’avais besoin d’entendre, celle qui permet de se terrer bien au fond du train, lové dans un torrent de guitares distordues et noyées dans la reverb. Marriages est un trio guitare / basse / batterie – le bassiste utilisant parfois un clavier – et c’est assez dingue de voir l’ampleur du son qu’une formation si réduite arrive à générer. La voix d’Emma ainsi et son jeu aux doigts peu conventionnel dominent l’ensemble, mais c’est bien la rythmique que je pourrais écouter jouer en boucle pendant des heures.

3. « Luna », la deuxième piste de mon disque préféré de 2015, New Bermuda de Deafheaven.

Dix minutes. C’est juste le temps qu’il a fallu à Deafheaven pour me retourner le bide. Deux ans après Sunbather, un disque plus remarqué par les médias dit « indie » que par la communauté des black metalleux, caractérisé par ces derniers de « metal pour hipster », le groupe de George Clarke (beuglements) et Kerry McCoy (guitare) durcit le ton, sans toutefois faire de concessions à ses adversaires. Il n’est en effet pas sûr que les relations entre Deafheaven et la scène metal classique s’améliorent avec New Bermuda, un disque qui contient beaucoup de riffs assassins et autant de références à à Slayer ou Morbid Angel, mais se permet aussi de citer Wilco ou Mark Kozelek parmi ses influences. Ce n’est d’ailleurs pas la violence de la musique qui vous prend aux tripes, mais celle des sentiments, générée par des mélodies lumineuses. Si les six premières minutes de « Luna » tabassent comme rarement, c’est l’incursion dans le post-rock façon Explosions in the Sky, suivie d’une série d’accords martelés, qui auront fini par me mettre sur les rotules.

2. Le concert de Heartless Bastards au Pop Up du label

J’ai beau me présenter comme un être doué de raison, il faut bien l’avouer : je ne faisais pas le malin la première fois que j’ai mis les pieds dans une salle de concert après le 13 novembre. Non pas que je craignais une nouvelle attaque, mais je ne pouvais m’empêcher de penser à ce qu’avaient ressenti les spectateurs du Bataclan. Un concert, en particulier un concert du rock, du moins quand il est bon, est censé annihiler nos sens pour ne provoquer que du plaisir pur. Comment retrouver le moindre instinct de survie alors que quelques secondes auparavant, on avait l’endorphine généreuse et la bave aux lèvres ? Ce premier concert post-attentats, ce fut Wire au festival BB Mix. Un concert correct, certes, mais pas l’exutoire que j’attendais. A aucun moment je ne suis arrivé à oublier mes appréhensions, à laisser retomber la pression provoquée par l’état d’urgence ambiant. Ce frisson tant attendu, il me fallut encore quelques semaines pour le ressentir lors du concert de Heartless Bastards au Pop Up du label. Ce groupe, découvert il y a quelques années à cause de ses accointances avec les Black Keys – ils étaient alors sur le même label, Fat Possum – m’avait un peu déçu sur album, après le magistral The Mountain. Et pourtant, bien qu’ils aient un peu boudé ce disque lors du concert, je n’ai pu que m’incliner devant ce rock basique mais généreux, mené de main de maître par l’incroyable chanteuse Erika Wennerstrom, petit bout de femme à la voix surpuissante, qui n’a d’égale que les lourds martellements façon Bonzo de son non moins remarquable batteur. Un concert comme je les aime ces derniers temps : une heure et quart de rock tendu, même lors des ballades. J’ai frissonné tout du long et à la fin du set, j’avais envie de prendre Erika dans mes bras ce que, bien heureusement, j’ai évité de faire.

1. Robert Desnos

Mon ami Max, qui habite rue de la Fontaine aux Rois, n’a pas pu dormir pendant plusieurs nuits après les événements. Quelques jours plus tard, il m’offrit Corps et biens, le livre même qui lui avait permis de retrouver le sommeil. Qu’il en soit infiniment remercié.

J’ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité.
Est-il encore temps d’atteindre ce corps vivant
Et de baiser sur cette bouche la naissance
De la voix qui m’est chère?

J’ai tant rêvé de toi que mes bras habitués
En étreignant ton ombre
A se croiser sur ma poitrine ne se plieraient pas
Au contour de ton corps, peut-être.
Et que, devant l’apparence réelle de ce qui me hante
Et me gouverne depuis des jours et des années,
Je deviendrais une ombre sans doute.
O balances sentimentales.

J’ai tant rêvé de toi qu’il n’est plus temps
Sans doute que je m’éveille.
Je dors debout, le corps exposé
A toutes les apparences de la vie
Et de l’amour et toi, la seule
qui compte aujourd’hui pour moi,
Je pourrais moins toucher ton front
Et tes lèvres que les premières lèvres
et le premier front venu.

J’ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé,
Couché avec ton fantôme
Qu’il ne me reste plus peut-être,
Et pourtant, qu’a être fantôme
Parmi les fantômes et plus ombre
Cent fois que l’ombre qui se promène
Et se promènera allègrement
Sur le cadran solaire de ta vie.

 

Par Yann

 

2 réflexions sur “Cinq choses qui m’ont fait remonter la pente après le 13 novembre 2015

  1. Beau texte Yann. Si dérive il put y avoir après une telle destruction planifiée et aboutie, on peut dire que oui, exceptionnellement, celle-ci fut belle. Le sens des choses, les plus infimes, écouter une musique, aux plus sophistiquées, s’offrir soudain des poésies et relire Desnos, change soudain. Se révèle et se magnifie. Allez savoir pourquoi. S’il y a un mystère, il se trouve là. Ressortir grandi d’un tas de ruines.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *